CD/Disque
Arcade Fire "Neon Bible"
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    Avec l’argent des funérailles, Arcade Fire s’est acheté une église, qu’il a appelée : The Church. C’est pas très loin de Montréal. Les voisins ont dû se demander ce qu’il se passait là-dedans. Ils étaient sans doute loin d’imaginer qu’à l’intérieur de cette église, des jeunes gens bizarres construisaient une cathédrale.
Pourquoi un groupe dont l’humanisme a su conquérir le monde décide-t-il d’enregistrer dans une petite église un disque intitulé Neon Bible et dont toutes les thématiques semblent converger vers l’annonce d’une apocalypse ? Ce titre ne serait pas une référence à John Kennedy Toole, et les chansons évoquent en effet beaucoup plus certainement la noirceur opaque d’un Hubert Selby Jr (profitez de ces références littéraires, parce que cet article n’en comportera aucune autre forme, le groupe concerné échappant à toute comparaison possible – ce qui porterait à croire que oui, oui on peut encore créer de nouveaux mondes sonores aujourd’hui, et le recyclage n’est donc pas une fatalité : si ce n’est pas une grande nouvelle). Des crimes honteux, des guerres, d’étranges menaces, une grande ville sombre pleine de recoins inquiétants où gronde l’armée des vies défaites. Très peu d’espoir ici, alors que l’on en trouvait encore dans Funeral. « Rien n’arrête nos esprits » y chantait Régine Chassagne, et maintenant, revenant un moment à Haïti dans le sublime Black Wave / Bad Vibrations, « Je nage, mais les sons me suivent » ; on n’échappe plus au destin cruel que le Barbu s’amuse à nous dessiner.
La seule lueur d’espoir est un voyage organisé par le groupe pour la race humaine dans son entier (mais avec ordre, « I don't want any pushing, and I don't want any shoving. We're gonna do this in an orderly manner. Women and children! Women and children! Women and children, let's go! Old folks, let's go! »). La destination ? L’endroit que n’atteignent ni les vaisseaux spatiaux ni les sous-marins. Mais ce No cars go, hymne d’une puissance aussi suffocante qu’exaltante, n’est pas une nouveauté puisqu’il figurait déjà sur le ep du groupe. Arcade Fire lui donne ici des vêtements neufs et réussit le pari de rendre encore plus beau ce qui semblait déjà indépassable en la matière, et c’est d’un sadisme éhonté parce qu’on parle d’émotions ici, et qu’ils vont finir par arrêter des cœurs comme des horloges, ces petits gars, entre deux doigts délicatement étouffer nos cœurs et il faudra coller des avertissements sur leurs disques : « les auditeurs d’Arcade Fire se dissolvent hors de portée des vaisseaux spatiaux et des sous-marins ». Attention à vous. On ne parle presque plus de musique. C’est un sortilège. Une attaque cardiaque avec orgue, violons et accordéon, deux ou trois tintements finissent délicatement le travail de la grosse caisse mais vous laissent juste assez de capacité respiratoire pour s’assurer que vous ne manquerez pas l’apothéose gospel de My body is a cage, qui achève d’atomiser tout ça, ce qu’il restait de nous, la poudre de nos entrailles.
On est toujours livré à la même richesse instrumentale avec ce nouvel album, additionnée d’un orgue écrasant (Intervention est purement à grimper au clocher), et au même souffle héroïque, avec des crescendos insoutenables de beauté et de force venant clore des chansons aux structures recherchées (Black Wave / Bad Vibrations encore, sans doute l’inspiration la plus admirable du groupe en matière d’architecture). En revanche, la lumière a baissé. La voix de Régine Chassagne se fait plus mélodieuse, moins sauvage que par le passé et vient moins souvent heurter celle de Win Butler. Les chœurs sont peignés comme pour une première communion au lieu de nous rejouer le feu d’artifices des funérailles. Certains amateurs des Montréalais le regretteront peut-être, mais ils ne pourront que reconnaître la faculté du groupe, bien rare, à faire évoluer sa formule sans rien perdre de son éclat.
Comment un groupe, constitué de gens qui se brossent les dents et se coupent les ongles, peut-il créer de tels monstres ? Je me posais des questions mais maintenant je sais. Un jour, je marchais sur une de ces interminables plages du Nord en écoutant Funeral, quand la marée haute m’a surprise et projetée sans douceur contre des rochers. J’en suis sortie sanglante mais vivante ; les vagues furibondes n’ont pas songé à emporter mon casque de walkman. Win et Régine chantaient sans faiblir tandis que je me hissais péniblement hors de l’eau. En vérité je vous le dis, Win et Régine m’ont guidée sur les rochers tandis que mes pieds glissaient dans des sandales détrempées et qu’il fallait pourtant encore sauter, un mètre jusqu’au prochain rocher. Win et Régine étaient les muscles de mes mollets gores. Si. Je leur ai peint un ex voto, il ferait bel effet dans The Church. Comment ça, où je veux en venir ? Je répondrai par une autre question : vous ne trouvez pas étrange, vous, que des cerveaux humains puissent concevoir une musique trop grande pour un entendement humain ? Je n’en dirai pas plus. Mais je sais. Us kids know.
Fanny Chiarello
Barclay – Universal, sortie le 5 mars 2007
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