Afel Bocoum
"Bluesman du désert"
Plusieurs années après l’opus « Alkibar », Afel Bocoum revient sur le devant de la scène avec « Niger », un album où njurkel, njarka, calebasse et autres instruments traditionnels permettent à Afel Bocoum et à ses « Messagers du Fleuve » de restituer intacte la profondeur des vibrations de la région de Niafunké, au nord du Mali. Une façon de rendre hommage à Ali Farka Touré, son regetté oncle et ami, mais également de s’en démarquer.
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Afel Bocoum
: « Je mets l’accent sur mon monocorde, mon violon, ma calebasse parce que la guitare ne m’appartient pas. »
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Dans « Niger », votre second album, on entend beaucoup de njurkel, de njarka et moins de guitare…
Oui, les instruments traditionnels sont la base de ma musique. C’est le rythme que je me suis choisi pour faire de la musique au clair de lune.
D’où viennent ces intruments exactement?
Les Maliens disent que ca vient du Mali, les Nigériens que ca vient du Niger, je n’ai jamais compris exactement d’où ça venait. Au Mali, je sais seulement qu’on a commencé à jouer le njurkel et le njarka au moment des grandes guerres, des invasions. Les gens qui s’opposaient à la religion musulmane, qui s’opposaient à la pénétration coloniale et ainsi de suite jouaient de cet instrument...Chez les Peuls, le njurkel était surmonté d’un fil d’argent qui donnait envie à celui qui l’écoute de l’écouter sans arrêt. Lorsqu’il est surmonté d’un fil d’argent, c’est un instrument auquel on ne résiste pas. Et si on le joue la nuit, on a de fortes chances de rencontrer des mauvais esprits. Finalement, lorsqu’on le joue on se sent autre.
Nous, on l’a adapté avec un fil de nylon. Cela n‘a pas le même pouvoir, le fil d’argent c’est pour le vaudou à proprement parler. Nous nous n’avons aucune maitrise de ces esprits là, donc il faut s’arrêter au fil de nylon et faire avec, puisque nous faisons de la simple musique.
Le violon monocorde, le njarka, était joué par les femmes pour garder les hommes à la maison. Une femme qui ne savait pas jouer du violon n’avait aucune chance de garder son mari à la maison longtemps. Je crois qu’avec la religion ou d’autres considérations les femmes se sont écartées de cet instrument et les hommes qui trouvaient que c’était un bon instrument se le sont accaparé.
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Afel Bocoum
: « ... »
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Vous disiez que vous faites du blues songhai, du blues touarèg, du blues tamasheq, les différences sont dues aux instruments ou aux rythmes ?
La différence est due aux instruments parce que ce sont les instruments qui imposent leurs rythmes. Le blues, c’est de la musique africaine tout court. S’il faut donner une définition, c’est du blues tamasheq, du blues touarèg, mais je fais de la musique malienne, de la musique africaine. Je mets l’accent sur mon monocorde, mon violon, ma calebasse parce que la guitare ne m’appartient pas. Ce n’est pas un instrument que je maîtriserai mieux que ceux qui l’ont inventé, ceux qui ont passé des siècles à s’exercer dessus. Je ne vais pas arriver en une minute et prendre la paternité de cet instrument. Donc je veux vivre à partir de ce que j’ai.
La guitare, c’est un instrument qui ne vous appartient pas?
Du tout ! En même temps, c’est l’unité de mesure de notre musique puisqu’on accorde les instruments traditionnels à partir de la guitare. Mais c’est un instrument que je connais moins que les autres. Je le joue en tant que joueur tout court. Alors qu’avec le njurkel ou le njarka, je suis automatiquement inspiré. Je comprends les sons en mon âme et conscience, au plus profond de moi-même. Je compose toujours à partir du monocorde ou du violon, cela approfondit mon inspiration et même si dans la cohésion musicale, il me faut la guitare, au niveau de la composition tout part des instruments traditionnels.
Dans le premier titre de l’album, Ali Farka Touré, vous dites qu’il laisse inquiet. Vous êtes inquiet de quoi ?
Je suis inquiet car on me fait passer pour un héritier potentiel, mais Ali ne savait pas lui même pourquoi il faisait tout ça. Dieu a mis ça en lui, c’est une nature. Je voudrais bien faire ce qu’il faisait et même plus, mais je ne le ferai jamais. Ce que je peux avoir de lui, c’est sa philosophie. Il m’a toujours dit qu’il faut aimer son pays. S’il y a un problème dans le pays, le problème c’est toi car tu n’arrives pas à résoudre ce problème là. Il aimait son pays, les animaux, l’agriculture, ce sont des trucs que je peux avoir comme lui. Mais mon inquiétude c’est que les gens m’enferment dans la succession d’Ali. Avec Ali, j’étais compositeur et choriste, je ne jouais pas d’instrument. A la guitare je ne vois pas ce que j’aurai pu faire mieux que lui. Aucun de ses enfants, aucun Malien à ce que je sache ne pourra prendre la succession de ce type là. Ce n’est pas le travail, pas la musique, c’est autre chose. Personne n’aura sa façon de transposer à la guitare les instruments traditionnels. Tu peux jouer ses morceaux, mais tu n’auras pas son charisme. Je suis héritier dans sa philosophie, je suis entièrement d’accord. Mais je reste juste à côté de lui. Je veux d’abord me soustraire de cette comparaison éventuelle qui m’effraie, qu’on me laisse une marge à côté d’Ali sans esssayer de croire qu’un jour ou l’autre je serai un petit Ali. Je n’en ai pas les capacités. Me comparer à ce monsieur-là ? Je suis content de cette comparaison, mais si elle me nuit, ce n’est pas bon. J’ai peur de ne jamais faire ce qu’il fait. Est-ce que je resterai toujours sous son ombre ? Sous son ombre, je ne rime à rien. Il a trop de qualités en dehors de sa musique et c’est ça qui fait sa popularité.
Vous avez commencé très jeune à jouer avec Ali Farka Touré, comment votre oncle a-t-il senti qu’il fallait vous mettre sur la voie de la musique ?
C’est moi qui ai forcé. En bas-âge déjà, j’aimais sa musique. Partout où il jouait, j’étais là. Il avait une JVC, une radio que quelqu’un lui avait payé et il la branchait avec des piles, alors partout où il partait, on arrangeait le lieu car les gens venaient pour danser. Et quand il demandait du thé moi j’étais toujours prêt à aller chercher du charbon ou du thé. Mon travail c’était de lui faire du feu. Pour qu’on accepte que je sois à côté, il fallait faire quelque chose…Donc jusqu’à 10, 11 12 ans, je partais faire des concerts en sa compagnie. On partait dans les coins les plus reculés…Mais si le concert n’avait pas commencé à 19 heures, je devais aller me coucher, je n’étais donc pas de la fête. J’aimais beaucoup sa musique, et au jour d’aujourd’hui je ne sais pas qui peut égaler ce monsieur-là à la guitare, si ce n’est pas mon soliste Mamadou Kelil. Farka a dit qu’il avait lui aussi le don de la guitare, il me l’a donc confié. Il y avait un autre guitariste, Boura Traoré, qui habite dans un village, qui n’a jamais été à l’école et que Farka a jugé bon. Moi, il n’a jamais dit que je réussirai à la guitare. Par contre au chant, oui.
Enfin…Finalement j’ai intégré le groupe. Quand j’étais à l’école, je partais à Bamako pendant les vacances pour lui rendre visite. J’ai fini en 1978, diplômé en agriculture. Ali était très découragé, il était sur le point de quitter la Radio Mali et Bamako pour venir vivre à Niafunké, et c’est quand il a quitté la radio qu’on a commencé à voir ses capacités. Beaucoup n’avaient jamais entendu parler de Farka avant. En Afrique c’est comme ca, il faut que sois parti, malada ou mort pour qu’on te reconnaisse…
Et vous, aujourd’hui vous êtes reconnu au Mali?
Je suis plus connu à l’étranger que chez moi….C’est grave ! Ca me fait mal. Mais cette fois ci, j’ai produit un clip. Au Mali, tant qu’on te voit pas en images à la télé, tu n’es pas connu. Si tu acceptes que ton image soit diffusée partout, alors les gens vont te connaître, mais derrière ça, tu n’auras pas un sou pour payer ton loyer. Cela se passe très fréquemment.
Il faut pourtant reconnaître la valeur de l’autre tout simplement. Auparavant je refusais de tourner un clip, j’ai finalement accepté, car cela me faisait mal de ne pas être connu chez moi, il me manquait quelque chose... 
Propos recueillis par Eglantine Chabasseur
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