Alexis HK
"Le cochonnet... ou la cruauté de la destinée humaine"
Après un album remarqué et une tournée remarquable, Alexis HK revient avec un nouvel album. S’y croisent le chien d’une vieille, un travesti perdu dans son coming out et un alcoolique abandonné par le dieu pan… Bienvenue dans l’univers de l’homme aux mille et un personnages.
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Peux-tu décrire en quelques mots l’univers de L’homme du moment ?
Il est assez proche de celui Belle Ville [Ndlr, son dernier album] au niveau des thèmes abordés. On y retrouve la même diversité : chaque titre raconte une histoire différente. Mais les chansons sont un peu plus graves et terre-à-terre, même si l’humour est toujours là en toile de fond. Au niveau du son, il y a quelques nouveautés. On est allé plus loin. L’album est plus rock et la contrebasse a disparu, remplacée par une basse électrique.
Tu étais en tournée ces derniers mois. L’album est donc né sur la route ?
En partie oui. Je ne me suis jamais arrêté d’écrire : sur la route, entre deux concerts... C’est peut-être pour ça que l’album est plus mouvementé. Je ne voulais pas perdre de temps, enchaîner la fin de la tournée et la sortie de ce disque.
Quelle part laisses-tu à tes musiciens dans la composition des morceaux ?
La recette est toujours la même : j’arrive avec la chanson écrite, mélodie et partie guitare. Ensuite, on la développe ensemble. Je les laisse s’exprimer, mettre leur patte aux morceaux, c’est important. Nous nous connaissons depuis un moment : je sais ce qu’ils penseront d’un titre et eux savent ce que j’ai en tête. Ça facilite les choses, on travaille en osmose.
Tu as fait des études de philo. Penses-tu que cela influence ton travail d’écriture?
Oui, certainement. Mes réflexions, quand je parle d’humanité… Ça vient certainement de là. La philosophie fait partie de mon parcours, au même titre que d’autres expériences. Mais je n’ai pas écrit de dissert depuis un bout de temps !
Dans Belle Ville déjà, tu dénonçais la société de consommation : Mitch devient catcheur car il est fort, le nain se fait projeter en canon parce que c’est comme ça qu’il peut gagner sa vie… Dans L’homme du moment, tu vas plus moins, avec le titre éponyme par exemple. Peut-on aussi y voir une dénonciation du star system ?
Exactement. Le titre L’homme du moment parle de ces hommes consommables, pour qui l’image prime, qui ne pensent qu’à leur apparence. Mais c’est aussi la société qui leur impose ça : on regarde à quoi tu ressembles, et non plus ce que tu as à dire. Même si c’est dangereux. Les hommes du moment s’enchaînent et sont détruits les uns après les autres, broyés par une espèce d’usine à lumière… Cette situation m’interpelle. Je me suis également demandé pourquoi j’étais attiré par la scène, si ce n’était pas pour de mauvaises raisons… J’ai la chance de faire un métier où l’on a la possibilité de s’exprimer. Malheureusement, certains laissent la forme primer sur le fond.
Mais cette surexposition des « hommes du moment » cache également une grande solitude. C’est ce qui est tragique. Tous ces candidats à la télé réalité sont en fait d’une solitude et d’une détresse inimaginable…
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C’est aussi ton rejet de la société de consommation qui t’a amené à enregistrer « seulement » 11 titres ? C’est-à-dire faire moins mais mieux ?
Personnellement, j’ai du mal à écouter un album de 20 titres. Entendre la même voix aussi longtemps, je trouve ça lassant, voire prétentieux… Je préfère faire des albums plus compacts.
Un Murat par exemple, qui fait un album de 20 titres tous les six mois, tu trouves ça trop ?
Je n’ai pas le temps de tous les écouter en tout cas… Mais Murat est un cas à part, il est toujours en avance sur son temps. J’aime beaucoup ce qu’il fait, mais nous avons des méthodes de travail différentes.
Tu utilises beaucoup le « je » dans cet album. C’est pour te mettre un peu plus dans la peau de tes personnages ?
J’ai voulu faire quelque chose différent de Belle Ville, où j’utilisais beaucoup le « il ». Cette fois, je voulais habiter les personnages, et même plus : me mélanger à eux, pour qu’on ne sache plus toujours qui est qui… C’est aussi pour impliquer plus personnellement l’auditeur. Parler du « je » au « je » plutôt que du « il » au « il » me permet d’être plus près de lui comme des personnages.
Justement, parlons des personnages : la femme aux mille amants et le travesti de Coming out sont à la fois opposés par leur situation, mais très proches par leur solitude… Qu’est-ce qui t’a inspiré ces personnages ?
Ils partent toujours de moi. Ensuite, je puise dans des situations que j’ai connues. Dans Coming out, j’évoque la gare Saint-Lazare, un lieu qui m’inspire beaucoup. C’est un décor grandeur nature de la misère humaine… Puis j’ai eu envie de me projeter dans le corps d’un travesti. Aujourd’hui, les travelos sont regardés comme des êtres banals, faisant partie du décor. On s’est habitué à leur présence. Mais ils sont toujours autant victimes de discriminations.
La femme aux mille amants a été écrite il y a plus longtemps. Cette chanson parle d’un adolescent confronté au premier personnage qui lui révèle la dureté du monde : la prostituée. Ces femmes sont les témoins de la brutalité du monde, brutalité originelle, puisqu’elles exercent le plus vieux métier du monde… J’ai grandi dans un milieu middle class protégé, et cette violence m’a sauté au visage assez tard. J’ai voulu en faire une chanson.
Le point commun des personnages de tes deux albums est qu’ils ont tous des petits soucis avec la vie. Même les animaux : dans le deuxième titre, tu mets en scène la chienne de vie d’un clebs de vieille…
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C’est un moyen détourné et ironique pour parler de la chienne de vie de la vieille, qui a perdu tous ses proches et n’a plus qu’un seul compagnon : son chien. J’espère qu’on ne va pas mal interpréter cette chanson : elle ne se moque pas des troisièmes âges, au contraire, elle raconte leur solitude… L’image de ces personnes seules avec leur chien est tellement familière qu’on oublie à quel point c’est dur de vieillir seul.
Dans la dernière chanson, tu dis que si tu avais eu le choix, tu aurais préféré être… un cochonnet. Vrai ? Car un cochonnet, on le balance dans les cailloux quand même !
Le cochonnet est une allégorie de toute destinée humaine : adulte, on se rend compte qu’on prend des coups, on est ballotté, on n'est pas vraiment maître de son destin. Mais cette chanson est aussi une auto-dévalorisation ironique et volontaire… J’veux bien être un cochonnet, on va me balancer dans la terre, mais en même temps, tout le monde voudra être le plus prêt possible de moi ! Là aussi, c’est un moyen ludique et narquois de parler de la détresse du destin du cochonnet… comme de nous tous.
Des nouveautés sur scènes ?
On a écrit un nouveau spectacle, une fable sur le temps qui passe par toutes les époques, de l’adolescence à la vieillesse. Il y aura des petits speechs entre chaque chanson, pour guider le spectateur. Il reste plus qu’à mettre tout ça en scène et à choisir les accessoires…
Pour finir, un petit questionnaire librement inspiré de celui qu’un célèbre journaliste qu’on ne citera pas posait à ses invités dans son émission… Première question : ta dernière toile ?
Comme une image, de Jaoui. Du 100% Jaoui/Bacri, j’adore. Bacri me fait rire et j’aime la vision du monde de Jaoui. Dans son film comme dans L’homme du moment, les gens sont attirés par les personnages célèbres juste parce qu’ils sont célèbres…
Le dernier CD que tu as acheté ?
Le CD du rappeur américain Sage Francis. Je n’ai jamais entendu un rap aussi bon, un hip hop aussi tendu… C’est une sorte de ZZ Top du rap, un blanc barbu vraiment authentique. Il n’est pas connu en France, et pourtant ses productions valent largement celles d’Eminem… J’ai du mal à trouver mon bonheur sur la scène française en ce moment.
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Le métier que tu aurais pu faire ?
Psychanalyste.
C’est pas si loin de la chanson, finalement…
C’est vrai… Quand la scène me lassera, je me reconvertirai peut-être là-dedans. Ce serait parfait pour mes vieux jours !
Le métier que tu n’aurais pas pu faire ?
Trieur de poulet dans une usine… Tripoter des volailles toute la journée avec une combinaison étouffante et des odeurs terribles : même aux confins de la misère, j’aurai refusé. C’est un travail aliénant, qui doit être sous-payé avec des horaires impossibles. J’admire les gens qui arrivent à le faire, même si je leur conseillerais d’en chercher un autre…
Ton expression d’argot préférée ?
Je n’aime pas vraiment l’argot. Par contre, je suis fasciné par le verlan. Une fois, j’ai croisé deux jeunes dans la rue. L’un d'eux expliquait qu’il avait des problèmes de mèches rebelles au-dessus de l’oreille. L’autre lui a répondu : t’as raison, c’est reloud le côté des cheveux. J’ai trouvé ça génial ! Le verlan permet de simplifier les choses, et de dire que les cheveux ont un côté… ça spatialise le langage tout en le renouvelant ! Par contre, les expressions stéréotypées comme « c’est de la balle » ont tendance à m’énerver, ça n’a plus vraiment de sens.
Enfin, si Dieu existe, que lui dirais-tu en arrivant à la porte du Paradis ?
Bonjour Dieu. Mais qu’est ce que t’a foutu ?
L'homme du moment : sortie le 2 novembre 
Propos recueillis par Marie Charrel
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