| Portrait - |
DVD New York Doll |
DVD New York Doll "Poupée de cire sauvée par le son"
Feu les New York Dolls. En mai 2004, Arthur Kane, l'ancien bassiste du sulfureux groupe de la Grosse Pomme aux débuts des années 70, s'y est résigné depuis longtemps. De la gloire à la chute sans fin jusqu'à une renaissance chez les Mormons, le "Killer Kane" n'a pourtant jamais oublié et ne cesse de regretter son passé. Trente ans plus tard, le temps d'un concert sous l'égide de Morrissey, les survivants des Dolls se retrouvent et permettent à Arthur de combler le vide, juste avant de s'éteindre. Le réalisateur Greg Whiteley a tout filmé et délivre un documentaire bouleversant.
"J'ai été rétrogradé. De rock star, je suis devenu un clochard de bus". Dans l'enfer des transports en commun erratiques de Los Angeles, un vieil homme fragile en costard cravate se rend au Centre d'histoire de la famille, l'un des plus grands centres généalogiques des Etats-Unis. C'est là qu'il travaille, à recharger les photocopieuses de tout le bâtiment. Nous sommes en mai 2004. Difficile d'imaginer que, trente plus tôt, cet homme au regard triste assis au fond d'un bus miteux était ce bassiste aux cheveux longs et blonds, visage fermé, les yeux drapés de mascara, manteau noir au col léopard, et combinaison moulante turquoise avec chaussures compensées intégrées, que l'on voit frapper dans ses mains dans la vidéo de Jetboy. Pourtant c'est bien lui: Arthur "Killer" Kane, bassiste et l'un des rares survivants des New York Dolls.
Surnommé la "statue vivante du rock'n'roll" pour son immobilité et son intensité scéniques, Arthur "Killer" Kane a révolutionné le rock au tout début des années 70 avec son groupe. Au milieu des combos de métal épiques et du rock progressif incontournable, les Dolls ont tout explosé. La musique d'abord. Un rock sauvage et direct qui a poussé plus loin la musique des Stooges et a contribué au séïsme punk en Angleterre. L'attitude surtout. Pas de barbe ni de manteaux afghans. Ici c'est talons hauts, fringues moulantes entre cuir et soie, cheveux longs ou en pétard, un style efféminé kitsho-trash pour des tronches de mauvais garçons androgynes qui se nomment eux-mêmes les poupées. C'est simple, juste en regardant les images d'archives, on voit l'impact des Dolls sur une immense frange de groupes rock. Du punk à la new-wave jusqu'au glam.
Quand Greg Whiteley prend sa caméra en mai 2004, trois New York Dolls sur six reposent au cimetière. Billy Murcia, premier batteur, étouffé accidentellement après un coma éthylique par des groupies en Angleterre en 1972. Johnny Thunders, le guitariste légendaire, fondateur des Heartbreakers, mort d'une overdose en 1991. Jerry Nolan, second batteur, co-fondateur des Heartbreakers et lui aussi accroc à l'héroïne, s'est éteint en 1992 des suites d'un cancer du cerveau. En deux albums, de 1971 à 1975, les New York Dolls ont vécu la frénésie rock'n'roll, "des ballades en limousines aux concerts à l'Olympia" jusqu'aux fans qui squattent leurs hôtels par paquets de trente ou quarante. Du jour au lendemain, le groupe explose. Des cinq de l'époque, Arthur Kane est le seul à rester sur la touche. De groupes éphémères à l'enfer de l'alcool, de New-York à Los Angeles, sans un rond, le "Killer" est en chute libre. Ses anciens acolytes, eux, en vivent. Des imitateurs se font des millions sur leurs dos. Les New York Dolls connaissent la fameuse gloire posthume. Lui, rien. A la fin des années 80, et une défenestration plus tard, il trouve sa rédemption et le salut à l'Eglise de Jesus-Christ des saints des derniers jours, une chapelle Mormone.
Jusqu'au au coup de fil de Morrissey, parrain 2004 du Meltdown festival de Londres. Président du fan-club britannique des New York Dolls, l'ex-chanteur des Smiths s'est mis en tête, sans le savoir, de réaliser le plus grand rêve d'Arthur Kane: reformer le groupe sur scène. Le vieux bassiste a du mal à y croire. Il récupère sa basse coincée depuis des années chez un prêteur sur gage et s'envole vers New-York pour les répétitions et les retrouvailles avec Syl Sylvain, le guitariste, et surtout David Johansen, son chanteur et ami de toujours avec qui il est en froid depuis trente ans. Le "Killer" est comme un gamin. Peu après, de sa chambre d'hôtel londonienne mieux équipée que son appart à la scène du Royal Hall, il nage dans un bonheur total avec des yeux de gosse derrière un visage de vieil homme soudainement apaisé. A la fin du concert, Bob Geldof lui glisse en coulisses: "Après ça, tu ne vas pas reprendre ton costard cravate?". La réplique de Kane est extraordinaire: "Ils m'attendent là-bas. On est en sous-effectif"! Deux semaines après son retour, il rend son dernier souffle, foudroyé par une leucémie.
Le film de Greg Whiteley, sélectionné au Sundance Festival l'an dernier, se pose comme l'un des témoignages documentaires rock les plus émouvants jamais réalisés. Sans artifice ni mélodrame, son film est une superbe plongée dans la peau d'un vieil homme autrefois bassiste de légende. Lequel renaît sous nos yeux pour s'éteindre, heureux, presque aussitôt. Bouleversant.
DVD Uncivilized World, octobre 2006

Julien Cottineau
En savoir plus :
Le site du film
Le site officiel des New York Dolls
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