Bless
"Je me sers des émotions pour écrire"
Bless est une touche à tout. Après l’écriture, le théâtre et la sculpture, elle a enregistré chez elle une quinzaine de titres sortis en mai dernier chez Because/Wagram. Elle y déploie des textes sensoriels, ambigus, parfois lascifs. Sur une pop light traversée d’influences anglo-saxonnes, elle évoque l’amour, ses déplaisirs, la rupture. Au-delà des mots et de leur sens, ses textes renvoient d’abord aux émotions. Puissant. Rencontre avec la jolie trentenaire.
|
propos recueillis par Aena Léo | le 10/10/2006 |
|
|
Bless
: « Sculpture, musique... J'ai besoin de créer quelque soit le support. »
Photo ©
DR |
Peux-tu nous présenter ton album, en quelques mots ?
Bless : J’ai beaucoup de mal à le décrire ! Mais on me dit souvent que les accompagnements sont plutôt de culture anglo-saxonne, et les textes plus classiques, proches d’une culture à la Brel, Barbara, avec une écriture assez précise. Il y a toujours au moins deux sens dans un titre. Une double lecture, ce qui m’évite d’être triviale. Il peut parler à la fois de la mort et de la séparation. Pour écrire, je pars toujours d’une sensation ou émotion que j’ai eue, pour que les phrases renvoient à ces émotions plus qu’au sens des mots. On dit que les souvenirs s’attachent aux odeurs. Qu’une odeur peut réveiller l’image de moments passés. C’est ce que j’essaie de faire avec l’écriture.
Quand as-tu commencé à écrire ?
Bless : Très tôt. Je ne pouvais pas faire autrement ! J’ai commencé à écrire des poèmes en cinquième. Je me mettais au fond de la classe, c’était complètement foutraque. Puis je me suis mise au dessin, à la peinture. Et au théâtre : je me suis retrouvée à suivre des cours aux Etats-Unis. C’était un rêve d’enfance, mais je me suis assez vite rendu compte que je ne m’y sentais pas bien. Pour moi, le théâtre est faux. J’ai besoin de créer. Le théâtre, c’est juste réciter et prendre du plaisir à se montrer. Je trouve ça assez morbide et déprimant.
A cette époque, j’ai rencontré une fille qui faisait de la sculpture sur terre. J’ai commencé à en faire une, puis deux. C’est allé très vite. Au bout de six mois, quelqu’un à voulu m’en acheter une. J’étais très surprise ! Ça m’a aidé à gagner ma vie. J’étais totalement incapable de garder un autre boulot, on me virait toujours au bout d’un mois… Je crois que mon comportement n’était pas assez normé pour plaire aux gens. Comme la sculpture marchait bien, les gens voulaient m’en acheter, alors j’ai continué.
Comment as-tu eu le déclic de la chanson ?
J’ai commencé en même temps que la sculpture et le théâtre. Mais je n’ai aucune formation musicale, alors j’ai mis un certain temps à apprendre, à jouer et composer pour me former. Progressivement, ça a commencé à tenir la route : alors j’ai écrit, écrit, écrit…
|
Bless
: « Je suis un buvard, j`ai du mal à me protéger des émotions des autres. »
Photo ©
DR |
Pourquoi as-tu arrêté la sculpture ?
Ce n’est pas définitif. La sculpture est un acte très solitaire. Ce qui me convenait, car je suis solitaire. Mais ça finissait par devenir pesant. A force d’être seule, je perdais la notion du temps, celle que le monde extérieur apporte. Parfois, j’entendais des voix. Ce n’est pas arrivé souvent, et rien à voir avec Jeanne d’Arc…C’était un peu comme lorsqu’on entend des voisins se disputer dans l’appartement du dessus, sans vraiment comprendre ce qu’ils disent. Alors j’ai fait de moins en moins de sculpture, et c’est parti.
Sculpture, théâtre, musique…T’imagines-tu te limiter à un seul art ?
Certains musiciens ne s’imaginent pas faire autre chose que la musique. Moi j’ai besoin de m’exprimer quel que soit le support. Mais avec la musique, j’ai trouvé un équilibre que je n’avais pas dans les autres disciplines. La sculpture est trop solitaire. L’écriture de roman est trop introspective. Et le théâtre, c’est trop la forme. La musique est plus équilibrée. Bien sûr, si j’avais plus de temps et de moyen, je reprendrais la sculpture en parallèle.
Le point commun entre la sculpture et la façon dont tu conçois la musique, finalement, c’est le sensoriel ?
Oui. Je sculptais des personnages en me focalisant sur l’émotion que renvoie la sculpture. Qu’elle paraisse pleine. Je travaillais beaucoup sur la chair : mes personnages étaient très gros ou maigres. J’utilise les mêmes procédés en musique : je commence quelque chose sans savoir où ça va. Ne pas faire ce qu’on sait faire mais aller chercher autre chose, sans savoir exactement quoi. Ce qui m’intéresse c’est la recherche.
Dans quelles conditions as-tu écrit cet album ?
Seule. Beaucoup la nuit. Je l’ai enregistré chez moi et suis arrivée en studio avec la maquette… On a retravaillé certaines plages, où les instruments n’étaient pas toujours clairs. A part ça, c’est du 100% fait maison !
L’un de tes titres, Le plaisir, sonne un peu comme un reproche aux femmes qui n’arrivent pas à parler de sexualité sans tabou…
Pas seulement. Il y a beaucoup de sens dans cette chanson. Je voulais dire qu’aujourd’hui, on parle beaucoup de sexe mais l’essentiel n’est jamais dit. Ce n’est que de la forme, du sexe de prisunic. La sexualité des gens est plus proche de leur rapport au couple, de leur mode de vie, que de celle des magazines. Par exemple, je ne pense pas qu’une femme hyper active et cadre ait la même sexualité qu’une femme au foyer… J’avais envie parler de ce qu’on ne dit pas. Mais aussi d’évoquer la situation de l’homme, un peu paumé dans tout ça. Car la femme attend qu’il trouve les clés… Mais ce n’est pas si simple.
Dans une chanson, tu dis : « j’écris pour contourner la nuit ». L’écriture est-elle pour toi une catharsis, un moyen de fuir tes fantômes ?
Par forcément. C’est surtout ma manière de digérer le monde. On n’écrit pas seulement parce qu’on souffre. Sinon, il y aurait plus de gens à le faire.
|
Bless
:
« J`avais envie de parler de la sexualité, la vraie, celle dont on ne parle jamais dans les magazines. »
Photo ©
DR |
Ta façon de digérer le monde : c’est ce que tu veux dire quand tu te décris comme un buvard ?
Oui. C’est aussi car j’ai du mal à me protéger des émotions des autres, à mettre une limite entre le monde et moi. Si quelqu’un va mal, je vais mal aussi, j’absorbe… C’est encombrant.
Ecrire, c’est aussi s’exposer ?
Non, je ne pense pas. Car ce que je dis de moi, ce qui est autobiographique ne l’est qu’au niveau sensoriel, un registre qui est commun à tous. Par exemple, le titre Un ange à ma table parle d’une rupture que je n’ai pas vécue. Mais j’ai créé un univers à partir d’émotions que j’ai eues. On a tous, à un moment, vécu la sensation de perte, d’abandon quand le couple va mal, même si ça ne va pas jusqu’à la rupture. Je me sers de ces émotions là.
On te compare souvent au Gainsbourg de Melody Nelson ou à Françoise Hardy. Quelle est ta culture musicale ?
Très anglo-saxonne. Il y a une dizaine d’années, j’écoutais Brel, Barbara, mais je me suis vite tourné vers la musique américaine. Quant aux comparaisons avec Françoise Hardy… Je suis flattée, j’admire sa classe, mais je ne connais pas vraiment son répertoire. Mes goûts sont très hétéroclites. J’ai écouté beaucoup de rock américain, pas forcément de très bon goût. Ma culture va de Michael Jackson au Beastie Boys au rap, en passant par Tom Waits, Elliott Smith, le Velvet…
Est-ce pour ça que tu composes une partie de tes textes en anglais ?
En anglais, mon vocabulaire est plus limité. Je suis donc obligée d’aller à l’essentiel. J’aime ça. Mais je me suis tournée vers le français, car il me manquait la précision de ma propre langue. Cela apporte autre chose, je cherche plus la nuance.
Pourquoi as-tu choisi Bless comme nom de scène ?
Au début, j’avais choisi comme nom Big Ben, lorsque que je jouais un morceau électro avec Mister Neveux. Mais ça faisait un peu trop gros rapeur américain… Quand j’ai été sélectionnée pour la compil CQFD, j’ai cherché quelque chose autour de mon prénom, Bénédicte. Il signifie bénie des dieux. Bless, ça veut dire bénie : c’est une traduction partielle de mon prénom. Je l’ai choisi car je voulais un nom qui puisse aller à la fois à une personne et à un groupe, qu’il y est l’ambiguïté.
Tu as une voix éthérée, toute en nuances. Arrives-tu à conserver ces nuances sur scène ?
C’est dur ! Sur l’album, j’ai énormément travaillé ma voix, multiplier les prises pour qu’elle retranscrive l’émotion au-delà du sens et des mots. Sur scène, je dois réussir à garder cette douceur, ces nuances, mais aussi, pousser ma voix pour qu’on l’entende au-dessus des autres instruments… C’est toute la difficulté.
Bless, éponyme, sorti en mai 2006 chez Because/Wagram.
Ecouter ici
Retrouvez Bless en concert le 26 octobre à La boule noire, Paris. 
Propos recueillis par Aena Léo
Aller plus loin (liens) :
Bless
Because Music
Wagram
|