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CD/Disque
Charlie Parker & Dizzy Gillespie "Town Hall, New York City, June 22, 1945"
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    Sorti par miracle des cartons, le concert de Dizzy Gillespie et Charlie Parker à Town Hall témoigne de l’effervescence qui agitait la bouillonnante scène New Yorkaise en 1945.
Si vous vouliez vraiment être à la coule à New York, l’été 1945, mieux valait porter un béret basque, des lunettes à lourdes montures d’écaille ou de bambou et un écusson des forces françaises libres. Sans oublier une espèce de mouche qui vous sublimait la lippe, aujourd’hui devenue l’apanage des footballeurs les plus coquets. Là, vous commenciez à ressembler à Monk et Dizzy Gillespie. Certains poussaient le vice jusqu’à taper dans la benzédrine et l’héroïne et à picoler comme des vaches rien que pour ressembler à Charlie Parker – ce qui constitue une bonne raison. Bref, c’était la naissance du be bop. Une musique vraiment cool, contrairement au Swing, désespérément hot.
C’est l’époque où Charlie Parker commence à se faire un nom. Début 45, plusieurs semaines d’engagement au Three Deuces sur la 52ème rue permettent au saxophoniste de décrocher un contrat pas vraiment juteux chez Guild. Le 11 mai, on a ainsi droit à une séance d’enregistrement réunissant Gillespie et Bird, laquelle débouche sur un Hot House et un Shaw ‘Nuff impeccables. Sans parler du Loverman interprété avec Sara Vaughan, qui n’est rien d’autre qu’un dialogue à trois voix (sax, trompette, chant) de 3’22 où les solistes se balancent des arguments ouatés et dragueurs en plein dans le mille. Le problème, c’est que les enregistrements sont d’une qualité si médiocre qu’ils laissent penser que Bird & Diz sont secondés par une section rythmique exclusivement composée de ringards de troisième zone, incapable d’offrir l’assise que les deux solistes méritent. Ce qui est faux.
Le concert du 22 juin 1945, dont les enregistrements ont récemment été redécouverts, permet enfin d’entendre dans de bonnes conditions cette rythmique du 11 mai (Al Haig au piano, Curley Russel à la basse et Big Sid Cattlet à la batterie, en alternance avec Max Roach). Les producteurs du disque ont en effet choisi de laisser un souffle important pour conserver un maximum d’aigus. Ca change des pistes nettoyées au kärcher où le bruissement des cymbales fait place à froufrou rêche, inaudible et frigide.
Le concert, donc. Dizzy Gillespie, trompette bouchée sur Night in Tunisia. Parker entreprend le break à la fin du thème, se prend les pieds dans le tapis, manque de se casser la gueule, retombe sur ses pattes. Il poursuit en déroulant des motifs courts et ramassés, alternant avec de longs paquets de notes labyrinthiques qui survolent sans trop de problème le jeu balisé d’Al Haig au piano. Max Roach est juste époustouflant de fantaisie et d’invention. Iljoue divinement, on dirait du lait qui mousse et qui déborde. S’ensuit Groovin’ High où Dizzy se sent obligé de faire le cador en citant le dernier motif du solo de Parker. Il développe l’idée, la gonfle et la déforme pour en restituer une copie moins bone que l’original. Le problème de Gillespie, c’est qu’il donne au public ce que celui-ci attend de lui. Il assure le show, se laisse aller à des facilités et verse dans ce style pompier qui a en partie fait sa notoriété. On se réjouit de l’existence météoritique de Fats Navarro, qui a su lui piquer tous ses plans et les rendre élégants. Sauf que Fats Navarro, usé par la drogue, est mort de la tuberculose à l’âge de 26 ans.
Le public commence vraiment à s’enflamer avec Salt Peanuts – c’est le tube de 1945. Tout sombre dans le bordel désorganisé. Gillespie harangue Parker en plein solo. L’encourage, le pousse. Ca marche plutôt bien. Mais l’un des morceaux les plus réussis de l’album est sans doute Hot House, le thème écrit par Tadd Dameron, pris sur un tempo plus rapide qu’à l’habitude. Parker fouille son jeu et lui donne des couleurs nettement bluesy. Sidney Catlett, qui a remplacé Max Roach à la batterie, assure un solo assez dingue. Une seule idée qu’il fait tourner en boucle sans jamais donner la réponse. Il enchaîne les interrogations. Bref, il titille et mouline à la caisse claire. C’est horripilant et terriblement jouissif, à la manière du solo de Monk sur The Man I love (« Bag’s Groove » de Miles Davis, Prestige, 1954).
Ce concert est vraiment indispensable à tout amateur de Parker. Il témoigne de sa créativité et donne à entendre des solos plus longs que sur les enregistrements studios. Des solos plus longs, mais jamais bavard. De 1945 1947, Bird est au sommet de son art. Il le tient sous sa coupe, avant que celui-ci ne se dérobe devant la drogue et des drames personnels.
Etienne Lorettu
Charlie Parker & Dizzy Gillespie, "Town Hall, New York City, June 22, 1945",
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