CD/Disque
Destroyer "Destroyer’s rubies"
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   Je dois vous confesser mon préjugé positif pour ce qui nous vient du Canada (Québec inclus, n’est-ce pas) depuis Bran Van 3000, les romans de Douglas Coupland, Godspeed you ! Black Emperor et plus récemment Arcade Fire, pour ne citer que les plus célèbres. Un point commun autre que géographique à ces artistes jouant pourtant sur des terrains très différents, c’est une forme assez étrange d’humanisme apocalyptique. Il y a aussi quelque chose de cet ordre chez Destroyer, qui ne fait pas du tout la musique que son nom semble indiquer.
L’autre jour, je trinquais avec le Youngblood Brass Band (l’amie des stars, vous dis-je) après leur concert lillois. L’un des membres de la Maison Folie de Moulins, qui les accueillait ce soir-là, a lancé un traditionnel « Santé » à la cantonade, ensuite de quoi j’ai tenté d’expliquer aux Américains ce qu’il y avait de drôle à répondre « Mais pas des pieds » quand on vous dit « Santé » ; mais expliquer ce genre d’insigne subtilité en anglais, ce n’était pas évident – même si, finalement, la célèbre fanfare s’est montrée plus amusée que mes amis français quand je leur fais la même blague : ça tient sans doute à sa fréquence, tout le monde n’aime pas follement les running gags. Par ailleurs il n’est pas de moi, ce calembour. En lisant dans sa fiche de presse que Destroyer usait d’un humour subtil, notamment dans l’autoréférence, d’un sens de l’ironie d’une rare finesse et d’un certain hermétisme, je me suis dit « Bien, bien, bien. Je ne vais rien y comprendre ». Mais après tout, il arrive bien que des chansons en wolof me brisent le cœur, pas vous? Et ce n’est pas comme si je comprenais de quoi elles parlent – vous, si? Elles pourraient aussi bien parler d’hémorroïdes, en ce qui me concerne, et je pleurnicherais quand même.
Effectivement, les paroles de Destroyer me semblent bien souvent obscures – et je vous arrête tout de suite, lâchez donc cette souris : j’ai pu constater que les chroniqueurs d’autres webzines n’en menaient pas plus large que moi. Mais ce n’est tout compte fait pas très grave puisque sept des chansons (soit plus de la moitié) comportent aussi plein de la-la-la, et quoi de plus universel qu’un la-la-la ? Je dirais que la tonalité globale de l’album, c’est ça : la-la-la. Lyrique, volontairement grandiloquent, avec vibraphone et trompettes, chœurs masculins, une intensité presque continue qui rend parfois l’écoute du disque assez éprouvante nerveusement, et en selle sur ce grand cheval fou, la voix de Dan Bejar qui évoque un Dylan croisé avec John Lydon. Ces quelques ingrédients justifieraient à eux seuls qu’on se résolve à ne pas tout comprendre. C’est un peu comme quand on sort d’Inland Empire, le dernier David Lynch : on ne sait pas trop ce qu’ils faisaient là, ces lapins, ce bûcheron, mais finalement le sens dépasse la linéarité.
Démiurge de Destroyer, Dan Bejar est surtout connu pour appartenir à deux supergroupes, comme on aime les appeler, à savoir The New Pornographers et Swan Lake. Ce qui le met à égalité avec Damon Albarn, si je compte bien, à cette différence près que Bejar explore des pistes moins balisées. En témoigne notamment ce septième album, qui s’ouvre sur un titre de 9’25 et s’achève sur une vaste blague électro-planante de 23’29, qui serait très dispensable si elle n’enfonçait le clou d’une liberté artistique sans guère de limites. Les ruptures de rythmes et les élans férocement lyriques l’affirment bien assez.
Fanny Chiarello
Merge, sortie le 21 février 2006
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