CD/Disque
Even cowgirls get the blues "Even cowgirls get the blues"
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   Elles sont américaines (à une exception près), elles ont de belles voix et elles jouent de la guitare avec tous les doigts. Certaines ne sont connues que dans leur bled de l’Oregon, d’autres ont déjà fait parler d’elles jusque chez nous. Fargo les a réunies sur cette nouvelle compilation au titre accrocheur mais trompeur : ni country ni blues, ici, mais du folk.
On faisait de grandes virées à vélo, Claire et moi ; on longeait le canal, ses parcs, ses usines désaffectées, ses châteaux de brique rouge, ses péniches bariolées. Une fois, on a croisé un rat. Une autre fois, on était perdues au milieu des champs. Le monde semblait un magasin de jouets où nous chaussions du 10 ; on recopiait dans nos carnets des noms qu’on volait aux interphones, des pancartes informatives dans les jardins des monastères, des citations de vraies gens et encore plein d’autres choses très drôles ; on faisait des crumbles aux fraises, on dessinait des cartes postales, on regardait des comédies musicales des années 50 et on écrivait sur les murs des toilettes dans les bars. Je ne m’étais jamais sentie aussi en phase avec qui que ce soit en trente ans de carrière. Cependant que ma tête était, à son habitude, un juke-box intarissable ; son super tube du moment était la reprise de Hand in glove par Sandie Shaw avec The Smiths eux-mêmes aux instruments. Notre chanson, à Claire et moi, Thinking about you all the time de Zita Swoon . A part ça, je ne savais pas trop ce qui se jouait dans sa tête à elle. Je savais juste que c’étaient des voix féminines, des voix inconnues de ce côté de l’Atlantique, qui s’encombraient rarement de plus d’une guitare ou un piano – j’ai bien dit ou, pas et. Elle découvrait ces machins dans des festival de l’été aux Etats-Unis, des festivals de folk féminin. De temps en temps elle m’en faisait écouter une chanson, que je ne reconnaissais pas des précédentes. Je me contentais de dire : « J’en ai horreur ». Le féminisme, la guitare-voix sans sucre ni beurre, c’était bien les aspects de Claire qui pouvaient parfois brouiller notre magnifique longueur d’ondes et me plonger dans une impression d’étrangeté plutôt désagréable.
Pourtant j’ai toujours aimé Cat Power ; mais je me disais : « Tout le monde ne peut pas être Cat Power ». Parfois, être fan, ça rend obtus. Je ne me rappelle pas tous les noms que citait Claire, de même que j’ai du mal à retenir ceux des chanteuses, dix-sept au total, que regroupe la compilation Even cow-girls get the blues du label Fargo, parce que ce sont quasiment toujours : un prénom américain, et un patronyme américain. Presque un générique de série, mais sans les garçons. Alors je ne saurais dire si j’avais déjà ouï parler d’une de ces dix-sept chanteuses. A vrai dire, je ne pense pas que j’aurais prêté attention au disque si je n’aimais pas Gus Van Sant ; il était prévisible que le titre consistait plus en un clin d’œil qu’en un hommage au cinéaste, en même temps qu’il permettait à Fargo d’inscrire cette compilation dans la lignée du Cowboys in Scandinavia publié en 2006, qui s’intéressait au néo-folk suédois et norvégien et dont le titre, cette fois, faisait référence à Lee Hazelwood. Et je n’aurais pas poussé très loin mon écoute si les deux premières chansons n’étaient pas les pépites qu’elles sont. En plus, leurs auteurs ont des noms qui se retiennent à peu près : Sera Cahonne et Alela Diane. Ça va : c’est pas Sarah White, quoi (piste 5, Sarah White, je ne l’ai même pas inventée). Pour le coup, Sera Cahoone évoque fortement Cat Power ; Alela Diane, pas du tout. Elle a l’une des voix les plus accrocheuses du disque, de ces voix qu’Alan Lomax aurait pu recueillir dans un chant de coton, d’ailleurs la demoiselle est accompagnée, entre autres, d’un banjo et d’un chœur gospel. Son titre, The pirate’s gospel, est sans doute la perle la plus précieuse que nous révèle la compilation.
C’est aussi l’intérêt de cette dernière : nous faire découvrir de jeunes talents, au milieu de quelques noms moins inconnus tels que Lauren Hoffman ou Emily Loizeau . Au milieu de voix taillées pour le folk sans fioriture ou la country à l’ancienne, se nichent quelques voix éraillées, celle de l’Alela Diane précédemment citée, mais aussi celles de Sarah White, Carrie Bell et de Jesse Sykes (& The Sweet Hereafter), sur des titres par ailleurs remarquables. On entend parfois des échos de Chan Marshall, de Feist , de Shannon Wright . On apprécie souvent des arrangements venus enrober d’un peu de chair les os du pur folk. Certaines chansons menacent parfois de basculer dans la variété ou l’Alanis Morissette, telle BTX Blues de Pink Nasty, mais il s’y trouve presque toujours un élément qui leur permet d’éviter l’écueil – dans l’exemple cité, un interlude sombre de Bonnie Prince Billy soi-même, posant sa voix d’outre-tombe sur une mélodie soudain grave, avant le retour à la quasi-FM. A la fois cohérente et variée, cette compilation nous offre des échantillons de voix émouvantes, dont certaines, on le sent d’emblée, mériteraient bien que Fargo leur consacre un album entier. S’il ne le fait pas, eh bien je demanderai à Claire de m’en ramener de son prochain festival américain.
Fanny Chiarello
Fargo, sortie le 29.05.2007.
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