Higelin
"Je suis un passeur de rêves"
Huit ans après Paradis Païen et un an après son album de reprise de Trenet, Jacques Higelin revient avec Amor Doloroso. Onze titres ciselés dans une chanson-rock qui gratte et qui swing. Tendre, fou, poète génial, Higelin y est au plus de sa forme. MusiQualité a croisé le maître un soir, dans les locaux déserts d'EMI. Une rencontre aussi surréaliste et barrée qu'est le personnage. Un délice. Extraits.
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propos recueillis par Aena Léo | le 06/08/2007 |
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Higelin
: « Je ne m`ennuie jamais car je suis là la fois ici et ailleurs, dans le rêve et la réalité. Du coup, on me prend parfois pour un branleur. Mais non. »
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Ludovic CAREME |
Higelin, à peine assis, découvre les stickers musiQualité.net et s'en amuse. Il les superpose de manière à former plusieurs mots avec les lettres du logo. Il dit : « musiqualité-lit, musiQualité-alité, musiQualité-lité... Les possibilités sont infinies ! Comme dans la vie. Et comme les questions que tu vas me poser. La vie n'est pas un QCM, il y a mille et une façons de répondre, autant qu'il y a d'étoiles dans l'univers... Allons-y.»
Amor Doloroso est ton premier album de chansons originales depuis 8 ans. Tu avais besoin de faire un break ?
Ce n'était pas vraiment un break. Il s'est passé tellement de choses ! Il y a eu l'album de reprises de Charles Trenet, une tournée. Enfin, une tournée... C'était plutôt une bande de cinq musiciens potes qui jouaient dans des endroits improbables, un peu partout dans le monde. Nous avons fait des rencontres aussi improbables que formidables, même si j'ai parfois été déçu par les Etats-Unis. Les américains -pas tous bien sûr- pensent beaucoup trop par l'argent. Ils ont du matériel musical impressionnant, mais quand on jouait dans des petites salles, ils nous laissaient à peine le toucher. Comme sil on allait l'abîmer ! En Afrique, c'est l'inverse : ils ont un matos minable mais leur générosité de coeur le compose largement.
Le crocodaïl, l'un des titres de ton album, est un drôle de reptile aux dents longues et au blouson de cuir. Tu l'as ramené d'Afrique ou du Mississippi ?
Ni l'un ni l'autre. Le crocodaïl, c'est une métaphore du pouvoir. Le crocodile d'Afrique se cache sous l'eau, il est totalement invisible jusqu'au moment où il fond sur sa proie pour la tuer. Mais il choisit toujours la bête la plus faible du troupeau, et uniquement pour se nourrir... Contraîrement aux hommes de pouvoir, aux dictateurs. La politique en soi n'est pas mauvaise, au contraire : c'est l'art de faire vivre les hommes ensemble. Le problème, ce sont les hommes. La politique ne devrait pas être un métier. On devrait l'exercer comme une activité bénévole, un engagement à côté de sa vie professionnelle. Ça éviterait pas mal de perversions.
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Higelin
: « Beaucoup de chansons me viennent en rêve, ou la nuit. Je suis un insomniaque éveillé, un aveugle clairvoyant. »
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Ludovic CAREME |
Tu as baptisé cet album Amor Doloroso, comme l'un des titres. Penses-tu qu'il n'y a pas d'amour sans douleur ?
Non, au contraire. L'amour, c'est la douceur. Et cet album est sur l'amour, l'amour sous toutes ses formes. Amor Doloroso : ces mots me sont venus un soir où je me promenais sur la plage. Il y avait un coucher de soleil magnifique, des couleurs sublimes. Mais je me suis ouvert le pied sur une huître et, en sursautant, je me suis blessé l'autre cheville. Je me suis retrouvé là, comme un con, les deux pieds blessés face à ce spectacle. Tout à coup, je me suis senti très seul, presque mal. J'aurai profondément aimé partager cet instant censé être magique avec mon amoureuse. D'où Amor Doloroso. J'ai choisi de dire ces mots en espagnol car la mélodie du titre est très hispanique. C'était naturel. C'est apparu comme ça dans ma tête. Je suis souvent inspiré par les images. J'ai une vision très cinématographique de la musique.
Quelles sont les images qui t'ont inspiré cet album ?
Il y en a tellement, des dizaines dans chaque chanson. Tout m'inspire, je ne m'ennuie jamais ! D'ailleurs, je vais très peu au cinéma. Pourquoi faire ? La vie elle-même est un film, une succession de court-métrages. Il suffit d'ouvrir les yeux dans la rue. Imagine : là, dans la foule, se détache une belle femme, ou un bel homme, avec de l'allure. C'est rare. Je me dis : C'est la première et dernière fois que je vois ça, je dois le saisir ! Car l'instant d'après, un camion passe, c'est fini, la femme a disparu. Je suis toujours attentif à ces détails, ces beautés de l'instant. Ce qui ne m'empêche pas de regarder où je mets les pieds, ni de penser, tout en captant la scène, à ma trajectoire sur le trottoir pour éviter une dame chargée de gros sacs... Je suis à la fois ici et ailleurs, dans le rêve et dans la réalité. Du coup, on me prend parfois pour un branleur. Mais non.
Tout en parlant, Higelin se lève, va se servir un verre d'eau au bar de la cafétaria déserte. Une femme traverse la pièce, il lui demande une cigarette, en prend quatre, promet de lui rendre. Elle lui sourit : "je vous les offre". Il se rassoit et reprend le fil de ses idées.
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Higelin
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« Les artistes sont des récepteurs, ils captent des choses d'ailleurs et les retranscrivent. Ils attrapent le ciel. »
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Ludovic CAREME |
J'aime en particulier regarder les adolescents. Leurs gestes, leurs rituels, quand ils friment, ça se voit tout de suite : ils sont craquants. Leur énergie est incroyable. Ils ont soif et peur de la vie. Moi aussi, à leur âge, mais j'étais différent. Enfant, à 8 ou 10 ans, j'étais entouré des gamins de maternelle. Je ne jouais jamais avec ceux de mon âge. Leur jeux m'emmerdaient. Par contre, les petits... Je leur racontais des histoires folles, à épisode, et à toutes les récrés, ils venaient me voir pour réclamer la suite. Je me creusait la tête pour eux.
La directrice d'école, un jour, m'a convoqué dans son bureau. Je pensais qu'elle allait me passer un savon. Mais non ! Elle m'a demandé ce que je racontais aux petits. Elle avait une de mes rédactions à la main, et a dit à mes parents : « votre fils sera un artiste, il faut l'encourager ». C'est grâce à elle que j'ai trouvé ma vocation.
Le titre Queue de Paon, qui ouvre l'album, déborde d'énergie et d'images un peu folles, voire érotomanes. D'où t'est venue l'inspiration ?
En rêve. Cette chanson m'est venue en rêve. Plus précisément, à l'entre-deux, le matin, cet état flottant entre le sommeil et l'éveil. Quand j'ai ouvert les yeux, cette mélodie résonnait dans ma tête : « Pour toi, mon amour, j'aimerais avoir, une longue longue longue et large queue de paon ». Je me suis vite levé pour l'écrire, et le reste à suivi. Beaucoup de chansons me viennent en rêve.
Quand composes-tu ?
La nuit, généralement. Elle m'inspire. La nuit, je pense à tous ceux qui ne dorment pas : les amoureux occupés, les camioneurs sur les routes, les insomniaques. La nuit, j'aime observer les fenêtres éclairées : que fait, à l'intérieur, cette personne qui ne dors pas, comme moi ? Le pied, ce serait d'avoir des rayons lasers pour communiquer de fenêtre à fenêtre : « Et, salut, tu fais quoi ? » J'adore ça. Je suis un guetteur de la nuit. Un insomniaque éveillé, un aveugle clairvoyant, un passeur de rêves. Certains vont dire : ce sont des paradoxes ! Mais non. La vie n'est pas simple, il y a toujours deux lectures possibles, deux sens. C'est aux artistes de le montrer.
C'est-à-dire ?
Pour moi, un artiste est un passeur. Un récepteur, qui capte des choses d'ailleurs et les retranscrit. Les artistes attrapent le ciel. C'est peut-être pour ça qu'on cherche toujours l'inspiration en levant le nez en l'air d'ailleurs...
Trois inconnus entrent dans la pièce.
Les inconnus :Excusez-nous... Jacques, les albums en édition pack sont arrivés.
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Higelin
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« Il y a trop de bruits, trop de parasitages à Paris. Alors, avec Rodolphe Burger et les musiciens, nous sommes allés enregistrer l`album à Saint-Marie-aux-Mines. »
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Ludovic CAREME |
Higelin se lève, et découvre sous nos yeux la version pack de son album. Emus, il sert l'un des trois inconnus dans ses bras, le remercie chaudement avant de se rassoir.
Pourquoi t'es-tu éloigné de Paris pour enregistrer l'album ?
Parce qu'il y a trop de parasitages à Paris. Trop de bruits, ça grouille, comme toutes les grandes villes, ce n'était pas idéal. Alors nous sommes allés à Saint-Marine-aux-Mines, avec Rodolphe Burger et les autres musiciens... Le calme, la campagne, le silence, que rêver de mieux ? Les Alsaciens venaient me poser des questions, ils étaient curieux de notre travail. J'ai beaucoup aimé.
Amor Doloroso sur scène, ça donnera quoi ?
Difficile à dire, il n'y a jamais deux concerts identiques, car chaque concert est une interaction. C'est imprévisible. Sur scène, je suis comme dans la rue. Je revois les images qui m'ont inspiré l'album et en même temps, je suis avec les spectateurs. Il peut m'arriver des choses très concrètes et dans le rêve en même temps. Par exemple, une fois, un bébé a éclaté de rire en plein concert, à un moment où c'était le plein silence. Je me suis dit : c'est moi qui l'est fait rire, et son rire fait que ce que je suis à cet instant. C'est ça, l'interaction. Ensuite le reste de la salle s'est mis à rire aussi. C'était beau.
Jacques Higelin, Amor Doloroso, sortie le 20 novembre chez EMI. 
Propos recueillis par Aena Léo
Aller plus loin (liens) :
Le site d'Higelin
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