CD/Disque
I Am "Saison 5"
|
|
  Impression mitigée pour le retour en bacs des parrains historiques du rap français.
Malgré le déluge de louanges que les six membres du groupe IAM mériteraient pour leurs nombreuses productions depuis 1991, il semblerait que le groupe ait du mal à franchir le passage aux années 2000. On peut imaginer à cela plusieurs raisons. D'abord cette cruelle approche cyclique et cynique du public rap, qui a tendance à considérer comme moins sincère un groupe "installé" qui parle de rue et de misère du quotidien (ce qui a pu arriver également à la Fonky Family, moins en termes de ventes que de pertinence du message). La deuxième cause pouvant expliquer le moindre impact d'IAM se retrouve dans ses choix sonores. Là où un chef-d'oeuvre comme L'école du micro d'argent époustouflait grâce à une teinte musicale paradoxalement à la fois "brouillonne" (dans les multiples pistes musicales empruntées) et hyper léchée, l'album suivant Revoir un printemps laissait une saveur étrange. Comme si le groupe n'avait su trouver l'équilibre entre des morceaux plus "anciens", doux et très écrits, et des sons plus gras pour baliser les dance floor et draguer les consommateurs plus jeunes biberonnés aux Timbaland et Swizz Beats.
Ce genre de questionnement quant aux orientations sonores revient pour ce nouvel album, même s'il apparaît comme meilleur que le précédent. On se rend vite compte que l'accent a été mis sur une vocation plus "trash", plus crado, le nez dans la boue et les pieds dans la merde. Loin de la décontraction assez "pro" du dernier disque. Une sorte de retour aux bases et aux sons corrosifs comme celui du single Ca vient de la rue, qu'on ne peut voir autrement que comme une métaphore du groupe lui-même. Et, dans l'ensemble, les productions sont plutôt efficaces, avec là encore un patchwork entre simples pianos et synthés agressifs, pour des effets plus ou moins heureux. D'où une question simple, à savoir si IAM ne se serait pas en quelque sorte un peu "travesti" pour s'adapter au marché, avec des refrains simplistes et des coeurs lourdingues ? Prenons l'exemple du morceau Si tu m'aimais comme je t'aime, qui débute magnifiquement, grâce à des textes précieux et une jolie mélodie de piano. Tout se passe bien, et soudain débarque un refrain R'N'B aux "wouoooohooouoo" caoutchouteux... Ce nouveau tic musical dont j'ai déjà beaucoup parlé et qui, à mon sens, vampirise l'essentiel des morceaux de hip-hop français, mais qui en même temps leur permet de se retrouver en boucle sur les radios pour adolescents, ne luttons pas contre l'argent roi. On pensait pouvoir l'éviter ici, car autant le refrain chanté par Nuttea en 97 sur L'Ecole... était superbe et à-propos, autant aujourd'hui ce genre de choses ne fait surtout qu'alourdir le propos.
D'autres refrains tombent un peu à plat, comme celui de Rien de personnel ou de l'indigeste United, parce que matraqués et lourdingues. Bizarre aussi que ce morceau Hip hop ville, espèce de promenade un peu naïve dans une cité fictive où rues, bâtiments et statues rendent hommage aux stars historiques du genre. Euh, mouais... Voilà pour la partie "négative" de cet album, qui heureusement comporte également un certain nombres de qualités. En premier lieu, les textes, souvent impeccables, et les dictions fantastiques d'Akhenaton et Shurik'n, qui se complètent décidément toujours aussi bien. Deuxième point fort, l'humour, souvent noir, qui porte des morceaux comme Il en faut peu ou Coupe le cake. Ou encore les réussites que sont certaines productions, avec les cordes africaines d'Il en faut peu, ou les asiatiques Style de l'homme libre et W.W, malgré pour ce dernier encore un refrain fatiguant. Le single Une autre brique est un formidable tour de force vocal, avec d'excellents textes.
Mais pour être salaud et finir sur un dernier (petit) défaut, les morceaux "engagés" des Marseillais, dont on ne nie absolument pas la sincérité, finissent par devenir un peu attendus. La guerre en Irak pour le dernier album, les expulsions d'enfants de sans-papiers aujourd'hui, on peut prendre le pari que le prochain sera sur le Darfour ou les mal logés. Mais, encore une fois, qui parle de tout ça aujourd'hui, à part quelques artistes ? Qui se mouille, qui se documente, qui prend ce genre de risques, mêmes limités ? Difficile de ne pas louer ce genre d'attitude.
Matteu Maestracci
Polydor (mars 2007)
|