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Jil Caplan "J’ai toujours été sensible à l'electro"

Retour en musique pour Jil Caplan, qui nous livre un nouvel album intitulé "Derrière la porte". Electro et frais. Mais au fait Jil, qu'est-ce qu'il peut bien y avoir derrière la porte? Rencontre.

propos recueillis par Simon Lamellière | le 20/06/2007

Jil Caplan :

« On n’a pas décidé de rentrer un jour en studio. Quand on s’est revus avec Jay, je lui ai laissé quatre phrases que j’avais en tête depuis très longtemps. (...) Je n’arrivais pas à aboutir ni à développer. »


Photo © Fabien Barrau

Tu signes un nouvel album en collaboration avec Jay Alansky, celui qui t’a fait décoller. Vous vous êtes séparés en 96. Comment se sont passées les retrouvailles?
Ca s’est très bien passé, surtout qu’elles n’étaient pas du tout planifiées. On n’avait pas du tout imaginé retravailler ensemble, c’était improvisé et ça s'est fait sur une suite de hasards, de lieux, de circonstances, de gens. On s’est revus exactement le 28 avril 2006, et puis on a discuté pendant cinq heures, on était très content de pouvoir parler aussi librement, ça faisait environ dix ans qu’on l’avait pas fait.
Ca s’est fait très naturellement et spontanément. Jay m’a dit : mais tu voudrais ne pas essayer quelque chose? Sans préméditation, sans obligation de résultat. Je lui ai dit : écoutes, oui, pourquoi pas.

Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir derrière la porte?
C’est tiré de la chanson qui s’appelle A la fenêtre et qui dit «j’attends à la fenêtre, j’attends derrière la porte», et c’est tout l’espoir que peut naître dans les choses. Derrière la porte c’est tout notre inconnu, tout ce qu’on ne sait pas encore. Et c’est que l’avenir va nous apporter, avec une notion d’espoir évidemment. Même si à ce moment où j’écris la chanson, je ne savais pas du tout ce qu'allait être mon avenir. Comment allaient se dérouler les mois d’après… C’était justement ça, cet espèce d’inconnu, cette porte qu’on pouvait ouvrir, qu’on pouvait fermer. C’est l’inconnu et c’est ce qui nous donne envie.

La musique est très électrique, c’est punchy. C’est sympa. C’est propre et très net. Vous avez passé combien de temps en studio?
En fait les choses ne se sont pas passées comme ça. On n’a pas décidé de rentrer un jour en studio. Quand on s’est revus avec Jay, je lui ai laissé quatre phrases que j’avais en tête depuis très longtemps. «Je suis un verre d’eau claire / je suis comme la rivière (…)» Je n’arrivais pas à aboutir ni à développer. C’est tout ce que j’avais: rien, pas de texte caché. Je lui ai laissé ça, et le lendemain il m’a appelé, il avait trouvé un truc. Il m’a demandé de passer chez lui. Chez lui, il a un petit studio et il a installé son matos là. Il a commencé à jouer son court air de piano, et on a trouvé que c’était vachement bien. Il m’a joué le refrain qu’il avait composé, et là j’ai automatiquement pensé: «on est des toutes petites choses», c’était comme ça que je me sentais. J’avais l’impression que ces dernières années j’avais été comme une toute petite chose. Vraiment dans la condition humaine, la toute petite condition humaine. Qui est parfois assez grande, mais enfin c’est assez rare.
Donc à partir de ce moment là, on était très heureux. C’est comme si on avait ouvert un robinet. Je suis rentrée chez moi, je piaffais littéralement. Ensuite, j’ai continué à écrire et c’est venu de façon très fluide. Comme si j’avais emmagasiné plein de trucs sans le savoir et j’arrivais à les exprimer. Je ne savais pas qui j’étais, où j’allais avant de le retrouver. Le robinet s’est ouvert, les mots sont venus très facilement. J’écrivais beaucoup la nuit, je lui envoyais par email dans la nuit ; et très vite il composait quelque chose. On a commencé à composer quand il enregistrait quasiment. Ca s’est fait comme ça, très court. On a créé ce disque en deux mois.

J’ai l’impression que tu as insisté sur tout ce qui est effets, samples, effets de voix, de nappes, de boucles. Pourquoi ce choix?
C’est vrai, mais on n’a pas voulu insister. On a fait les choses sans trop nous poser de questions et après on a réfléchit: qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui marche moins bien… Très vite quand j’ai commencé à chanter, Jay bidouillait ses machines, et on s’est aperçu que c’était bien, ça allait bien avec ce qu’on faisait. Et puis y’a eu la tentation à un moment donné, au départ c’était peut-être plus acoustique. Enfin ça n’a jamais été acoustique, mais c’était plus organique on va dire. Plus joué avec des grands instruments, des choses comme ça. On a bannis tout ce qui est guitares sèches, etc. Et puis auparavant j’avais fait beaucoup de choses. Je n’avais pas envie de refaire la même chose que sur mon dernier album.
Jay avait quand même fait dix années de musique électroniques. J’ai toujours été sensible à ce climat là. C’est un nouveau disque, c’est mon septième album, il faut proposer quelque chose de différent, de plus audacieux, avec des textes denses et des mélodies affirmées. On s’est dit faut pas hésiter à être plus insolites, à mélanger les choses. Mélanges de machines et de vrais sons. Et ça marchait très bien. Et donc à un moment donné quand ça marche bien, tu continues dans cette voie là. Faut se poser des questions mais faut pas sans cesse tout remettre en cause. Et puis quand c’est fluide y’a quand même une alchimie qui se fait, on est porté par ce qu’on fait. Faut se laisser porter par ça.


Jil Caplan :

« En France il y a des gens que j’aime bien et que je trouve audacieux. Quelqu’un comme Daho par exemple, j’aime bien ce qu’il a toujours essayé de faire. Il a toujours tenté d’être à une espèce d’avant-garde pop, et de surfer sur les courants. Ce qu’il a t »


Photo © Fabien Barrau

Quels instruments as-tu utilisés, vous vous servez un peu d’ordinateurs ou de synthés?
Oui on s’est servis de l’ordinateur, de synthés. Enfin encore une fois on se sert d’un ordinateur comme d’un instrument de musique. C’est-à-dire qu’à la fois d’un côté y’a un magnétophone qui tourne. On y enregistre les voix, les instruments. Et d’un autre côté, on enregistre sur l’ordinateur tout ce qui est plus électronique. C’est un instrument de musique. On a envie d’une boucle ou d’un certain son, on va la créer, on la loop (mettre un passage en boucle en respectant les mesures, le rythme, ndlr), et elle joue en même temps qu’une guitare électrique si tu veux. C’est extrêmement simple. Tout est mélangé. Et puis on a fait ça à deux, on n’avait pas un budget nous permettant de prendre plein de musiciens. Et c’est ça qui est bien aussi, car ça te force à faire avec ce que tu as. A être plus créatif. Le cadre c’est très important car tu ne peux pas aller n’importe où. T’es obligé de rester concentré sur ce que tu sais faire, que tu peux faire, et en général c’est ce que tu fais de mieux. En gros y’a pas eu d’errance…
Pour moi le mélange s’est fait complètement naturellement.

Qui est la vraie Valentine (le vrai prénom de Jil Caplan, NDLR) ?
Je ne sais pas si c’est très intéressant d’en parler. J’ai l’impression que ce qu’on a de mieux on le met dans son disque ou dans sa toile si on est un peintre. Après le reste, je ne sais pas si c’est très intéressant d’en parler. Très franchement je crois que suis à peu près comme tout un chacun. Angoissée par moments, très heureuse à d’autres. Remplie de contradictions. Et puis c’est le lot de toute personne qui tente d’être un peu intelligente et d’ouvrir les yeux. Mais dès que tu ouvres les yeux, finalement tu t’aperçois que c’est toujours une source de grande angoisse… Donc je n’ai pas vraiment envie de parler de ça (rire)

Quels sont, à ton goût, les artistes qui se rapprochent plus de ce que tu fais?
En France il y a des gens que j’aime bien et que je trouve audacieux. Quelqu’un comme Daho par exemple, j’aime bien ce qu’il a toujours essayé de faire. Il a toujours tenté d’être à une espèce d’avant-garde pop, et de surfer sur les courants. Ce qu’il a toujours fait avec pas mal d’intelligence et d’élégance.
Après je ne sais pas, une fille comme Camille – je ne parle pas de la qualité de ce qu’elle fait, que j’aime ou pas – mais j’admire ces gens qui trouvent leur moyen d’expression et qui vont jusqu’au bout. Qui arrivent à faire vivre ce dernier avec du talent. D’une certaine façon, Camille peut – peut-être – agacer, énerver ou bien on peut l’adorer ; mais elle a proposé quelque chose d’assez original, et en ça c’est assez remarquable.
Je trouve qu’en France, on n’est pas des flèches dans la musique – à part quelques uns. Ce n’est pas le pays de la grande musique je pense. Donc mes influences viendraient plutôt d’ailleurs. Le premier album de Goldfrapp par exemple, je l’ai trouvé merveilleux. Jeff Buckley, dans sa façon de chanter, ça m’a complètement bouleversée. J’adore aussi Cocteau Twins… Plus que des influences, ce sont des références. Il s’agit pas de copier les gens, mais de voir comment ils font, de voir comment ils arrivent à ce niveau là et de dire : ce sont des gens qui un propos, qui ont de l’intelligence, qui sont inventifs et originaux.
Je pense que c’est un truc qui manque en France, c’est quand même un pays de chansonniers.

Et des gens comme Gainsbourg par exemple?
Oui mais j’aime bien Gainsbourg, mais on ne va pas nous le ressortir pendant quinze ans. C’est bon. Maintenant y’a Gainsbourg, Ferré, Barbara, Brassens… On est sous le toit des grands monstres de la chanson française, et il faut se prosterner devant. Moi ça m’énerve, j’en ai marre. Et pourtant y’a des choses que j’ai trouvé superbes d’eux, bien sûr. C’est ni pour les renier, ni pour les casser. Mais évoluons quand même! Ca ne veut pas dire qu’il faut les jeter au panier. Quand je vois qu’on est encore à se prosterner devant Edith Piaf, c’est bien Edith Piaf mais c’était y’a longtemps! Voilà… (rires)


Jil Caplan :

« Il y a un moment où tu te poses inévitablement des questions. Tu fais des albums qui sont plus ou moins bien accueillis, encore que ça n’a pas été non plus dramatique pour moi. »


Photo © Fabien Barrau

Tu te définirais dans quel style toi?
Je ne sais pas, ça ne m’intéresse pas de tomber là dedans. Je ne trouve pas ça intéressant, on peut essayer de tout mélanger, avoir le souci de composer des chansons avec une certaine écriture, un certain arrangement. Après je ne sais pas ce que c’est (rires). Je n’ai pas une volonté d’être rock à tout prix, ni variété à tout prix, ni electro… Je pense qu’il faut essayer de brasser tout ça et de s’exprimer personnellement.

Tu envisages des collaborations avec d’autres artistes?
Non. Je ne sais pas avec qui. Je pourrais envisager par exemple de remixes. Je trouve ça toujours ça amusant de donner une voix ou un élément à quelqu’un, et qui va broder autour des choses complètement inattendues. J’aime le côté : tiens je te donne ça, vas-y surprends moi, lâche toi. Ca me plaît. Mais des duos… non.

J’ai l’impression que tu es très musicalement indépendante.
Je n’ai pas arrêté de collaborer dans ma vie. J’ai travaillé beaucoup avec Jay, avec JP Nataf, après avec un autre Innocent (Jean Christophe URBAIN)... Mais aujourd’hui, je n’ai pas vraiment envie de faire un duo avec Bénabar (par exemple).

Mais tu écoutes un peu Bénabar et consorts ?
J’écoute peu, et puis je n’ai pas envie d’écouter Bénabar en me levant le matin. Ca ne me dit rien. Je préfère écouter les Flaming Lips ou autres. Je n’y pense pas tellement, c’est peut être ça mon indépendance. Je n’ai pas l’impression d’être dans cette famille là. Je ne veux pas pour autant m’en extraire. C’est juste que je fais peut-être autre chose, que je suis contente de travailler avec Jay. Mon rêve c’est de travailler tout le temps avec la même personne. Sans pour autant faire la même chose tout le temps.

Tu étais dans une période de doute. As-tu aussi connu quelques galères, quelques hésitations?
Il y a un moment où tu te poses inévitablement des questions. Tu fais des albums qui sont plus ou moins bien accueillis, encore que ça n’a pas été non plus dramatique pour moi. Mais il y a toujours un moment, chez tous les artistes, où on se pose la question : mais qu’est-ce que je suis en train de faire, qu’est-ce que je suis capable de faire, est-ce que ça en vaut la peine? Est-ce que, est-ce que, est-ce que… ? Ce qu’il y a de bien c’est que, quand tu bosses avec quelqu’un, quand tu te poses une question l’autre y répond pour toi. Par exemple, tu es en train de commencer un texte, une chanson. Evidemment il faut avoir confiance en l’autre personne, sinon c’est plus compliqué. Montrer ce que tu écris, c’est pas toujours très simple. Tu lui fais lire, et la façon dont elle va lire le texte, si elle commence par exemple à composer quelque chose, eh bien tu sais que c’est bon, que t’es sur la bonne voie. C’est comme Jay, quand il me montre une mélodie, il voit à ma tête si ça me plait, si ça me plait pas. Ca se voit tout de suite.


Jil Caplan :

« La scène c’est une autre création. Les chansons sont composées et sont arrangées, elles portent en elles une sensation. »


Photo © Fabien Barrau

Comment envisages-tu la scène pour cet album? Il est très studio, as-tu déjà des idées pour l’adapter?
Oui, c’est un album assez studio. On a empilé des couches de synthé, des couches de ci et de ça. Ensuite on s’est dit, wahou pour jouer ça sur scène ça va être coton. Il faut qu’on trouve une formule avec moi et des musiciens, et je ne sais pas encore quelle sera la formule. On travaille dessus actuellement. Faut trouver des bons musiciens, et respecter un certain spectre harmonique. Même si n’y a pas 50 instruments sur cet album, il y a toujours plein de petites choses qui s’ajoutent. Après faut trouver la bonne couche à mettre en valeur. On y travaille.

Analogique, numérique ? Les deux, un seul ?
On avait un magnétophone, qui était relié à un ordinateur. Donc les deux.

Quelle importance accordes donc tu à la scène?
La scène c’est une autre création. Les chansons sont composées et sont arrangées, elles portent en elles une sensation. Quand tu écoutes Un âne sur la route, ça a une certaine densité, après tu te dis que sur scène il faut retrouver cette sensation quand même. Pour arriver à une espèce d’apothéose. C’est une épopée cette chanson, elle fait 5 minutes, elle commence avec peu de choses et finit c’est énorme. Faut respecter ça. Donc la scène aura toujours une espèce de cahier des charges de sensations, pour restituer ces sensations à l’auditeur. Après c’est une autre création, il faut faire vivre les choses. La scène, il faut être généreux, énergique, pas se planter. Il faut transmettre quelque chose, ce soir là. C’est très physique, cette peur, cette angoisse que tu as avant de monter sur scène.

Tu as donc un peu le trac ?
Toujours, c’est affreux. (rires)

Et ça se traduit comment ?
Mais ça fait presque mal, on est proche de la nausée quand même.

C’est une force aussi ?
C’est une force si on arrive à passer par-dessus, c’est quand même un combat avec soi, avec sa propre peur. Se dire, non j’y vais pas, non j’y vais pas (etc), c’est comme monter dans un manège qui nous fait très peur hein, c’est à peu près ça. Est-ce que je vais être capable d’y aller ? Ben oui, de toute façon t’as pas le choix, donc t’es obligé. Et à moment donné il faut être plus fort que la peur, il faut l’emprisonner et la dominer. Par moments, t’es sur scène, tu vois tous les gens, tu te rends compte qu’ils te regardent, et là t’es vraiment la toute petite chose. C’est comme un escalier à monter ou à descendre, t’es dans le colimaçon, et quelque part il ne faut pas débander. (rires) C’est un peu cru, mais c’est un peu ça. C’est une tension, et une joie. Et puis des fois tu rates. Je suis humaine, des fois je me plante. Je chante pas assez bien, ou au contraire. Bon après on n’est pas toujours très objectif avec soi même, on a tendance à se dénigrer, c’est très difficile. Au fond de soi, on sait quand on a fait du bon travail ou le contraire.

Bon et sinon, on te reconnaît un peu dans la rue?
Oui ça m’arrive.

La télé a beaucoup aidé aussi?
Oui. Il faut dire que pendant un temps, j’avais un abonnement à la télé. On me balançait à toutes les sauces. On m'invitait sur des plateaux. Mais pour revenir au sujet, je préfère qu’on me reconnaisse pas, et puis franchement je ne cours pas après ça!

Comment as-tu vécu tes débuts ?
C’était bien, c’était autre chose. C’était une autre époque, j’avais 21 ans, je ne réalisais pas bien ce qui se passait je pense. C’est un peu comme si j’avais traversé une toile de peintre. A la fois je prenais les choses très à cœur, et en même temps très légèrement. C’était rigolo. Mais c’était une autre époque.

Jil Caplan, "Derrière la Porte" (EMI). Sorti le 11 juin.
Interview réalisée en mai.


Propos recueillis par Simon Lamellière
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Aller plus loin (liens) :

http://www.jilcaplan.fr/
 

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