Llorca
"Je déteste les étiquettes"
On l’avait présenté comme le "nouveau St Germain". Après quatre ans de relative discrétion, Ludovic Llorca est de retour, bien décidé à démentir toutes ces prévisions. Dans les bacs, une compilation enlevée et éclectique, funk, disco, house et techno. Pour faire tomber les barrières et parler de ce qui reste son premier métier : dj…
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Llorca
: « Sortir une compilation dans l'état actuel du marché du disque n'est pas très rassurant »
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Dans quel état d'esprit est-on quand, après 4 ans d'absence, on se retrouve avec son disque en tête de gondole à la Fnac? Un peu de stress? De satisfaction? Des doutes?
Des doutes, surtout. Pas vraiment sur le contenu de la compilation (voir ci-contre), puisque j'en suis très content, mais d'abord parce que sortir une compilation dans l'état actuel du marché du disque n'est pas très rassurant. Et puis aussi, l'appréhension de savoir si le public a suivi et va continuer de suivre : le son a changé radicalement dans la musique électronique, mes goûts musicaux et mes envies aussi, il n'était donc pas évident que le public soit resté le même, et comprenne les choix artistiques de ce disque.
Beaucoup espéraient un album. Pourquoi alors une compilation?
Pour une raison très simple : l'album n'est pas terminé. Et on m'a proposé ce projet, qui constituait une sorte de "pause" au milieu de la production de l'album sur lequel je travaille. C'était aussi un excellent moyen pour préfacer un prochain long format et montrer au public que Newcomer (ndr : album sorti en 2001) n'était qu'une facette de mon travail, et le préparer à un son différent venant de ma part.
... et c'est peut-être un peu moins fatigant?
C'est très différent... je ne sais pas vraiment si c'est très reposant, jusqu'au dernier moment je me suis demandé si j'avais choisi les bons titres, si je n'aurais pas du en rajouter ou en enlever... Le tracklisting n'a été définitif qu'au dernier moment. C'est en tout cas moins stressant, on se dit de toutes façons : après tout, ce n'est qu'une compilation, libre aux gens d'adhérer ou pas à mes goûts musicaux.
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Llorca
: « le dj devient de plus en plus un musicien à part entière, qui rajoute des boucles, des éléments, enlève des parties du beat, rajoute des effets, accorde tel morceau avec tel autre »
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Comment s'est passée la conception du disque?
On m'a donné carte blanche, avec pour seule restriction : "pas de disque venant de majors". Ce qui peut paraitre simple, mais il faut savoir que beaucoup de classiques en musique électronique ont été rachetés par des majors. La récente crise a fait tomber un bon nombre de catalogues dans les mains des grosses maison de disques. Je pense au label Strictly rhythm par exemple, dont le catalogue a été racheté après sa faillite, et dont un titre de Dj Pierre que je voulais pour la compilation ne nous a pas été accordé. La raison n'était pas financière : la maison de disque n'avait tout simplement pas le temps ou la volonté de s'occuper de la license d'un titre de Dj Pierre. On nous a dit: "on ne retrouve plus le titre dans notre catalogue, rappellez nous plus tard, on verra ce qu'on peut faire pour vous". Dans ces conditions, je me demande pourquoi les majors rachètent les catalogues ?
Pour revenir sur la selection, j'ai donc choisi une cinquantaine / soixantaine de titres sur des labels indépendants. J'ai d'abord fait un tour dans mon flight case pour voir ce que j'avais le plus joué cette année, et l'année d'avant. J'ai regardé aussi les vieux titres que je jouais toujours, et les vieux titres que j'ai toujours aimé et qui avaient bien vieilli. La moitié de cette sélection a été épurée apres les demandes de licenses (trop chères, trop compliquées a obtenir, labels qui avaient mis la clé sous la porte). Puis, j'ai choisi une vingtaine de morceaux qui me semblaient cohérents dans un mix.
Comment a t-il été mixé? "A l'ancienne" ou par ordinateur? Aujourd'hui, même chez les dj's, on à l'impression que le vinyle est en train de disparaitre définitivement...
La compilation a été mixée sur ordinateur. D'abord parce qu'il y a assez de mix "live" de moi qui trainent sur internet, et que les gens peuvent venir m'écouter. Ensuite parce que je voulais profiter des dernières avancées en matière de timestretching, qui te permet de mixer des morceaux ensemble en changeant la vitesse sans en changer la tonalité, ce qui donne des mixes qui "s'accordent" musicalement. Enfin, parce que, de toutes façons, il fallait éditer une bonne partie des tracks pour que ça tienne sur un cd de 78 minutes. Oui, le vinyle disparait chez les dj's, et je dirais presque : heureusement ! Si les dj's (et qui plus est les dj's en musique électronique) ne suivaient pas les progrès technologiques, qui le ferait ? Le mix digital permet aujourd'hui une foule de choses que le vinyle ne permet pas. Le vinyle est un support fantastique, chaleureux, au touché inégalable, mais les logiciels de mix permettent aujourd'hui de remixer completement les morceaux en direct. C'est vers cela que l'on tend : le dj devient de plus en plus un musicien a part entière, qui rajoute des boucles, des élements, enlève des parties du beat, rajoute des effets, accorde tel morceau avec tel autre. J'achete toujours autant de vinyles dans les magasins de disques, parce que c'est encore ce support qui est privilegié dans cette musique, mais en rentrant chez moi, je les encode dans l'ordinateur. Je comprends les amoureux du vinyle, j'adore ce support... Mais il faut évoluer avec son époque et ne pas être de mauvaise foi. Celui qui n'est pas d'accord avec ça, je le vois un peu comme un réactionnaire, ou du moins quelqu'un de très conservateur... Pour un dj, c'est un comble.
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Llorca
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« Je ne crois pas que l'avenir de l'électro soit dans le rock (...) la house et la techno sont des musiques issues du funk et du disco »
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Côté sélection, celà semble quand même très différent du son de l'album précédent. N'y a t-il pas un malentendu? Les gens connaissant surtout le "Llorca" producteur, et pas forcément le côté "dj"?
Effectivement, c'est ce malentendu que j'ai voulu tirer au clair. Newcomer était un disque à un moment T. La plupart des gens qui connaissaient l'album devaient s'imaginer que, lorsque je faisais le dj, je ne jouais que du jazz-house ou ce genre de truc. J'aime écouter plein de choses chez moi : soul, funk, jazz, house... et quand je suis en club, ce que j'aime, c'est retrouver ces musiques, mais assimilées par des producteurs qui font de la musique électronique, que ce soit en house ou en techno. Il fallait que je change cette étiquette qui m'a été collée : "le nouveau saint-germain", "le nouveau producteur de jazz-house". Je déteste les étiquettes, et je déteste me répéter dans la musique. Eric morand, le boss de fcom, m'a dit récemment apres avoir entendu un de mes dj set à Montreux, en deuxième partie de Laurent Garnier : « je ne comprends pas le décalage entre la musique que tu joues en dj et la musique que tu produis, et je crois que bon nombre de gens s'y perdent ». Mais si je fais le bilan de cette soirée, ceuxqui étaient présents ce soir-la ont tous dansé et sont repartis heureux. Beaucoup sont venus me féliciter et me remercier pour le set, et finalement c'est ce qui compte. Si j'avais joué du garage, tout le monde serait parti en cinq minutes. J'ai joué une techno groovy et mélodieuse, une musique que les gens n'attendent pas de ma part, mais une musique que j'aime. Je me suis amusé et les gens aussi, je me suis adapté au public tout en respectant mes goûts musicaux : c'est l'idée que je me fais d'un Dj.
Et justement, c'est quoi aujourd'hui la vie d'un dj au quotidien? Disquaires? Voyages? Y-a-t-il des clichés associés au métier?
Lol...disquaires et voyages, exactement. Tu ne pouvais pas tomber plus juste. Mais le mot voyage est trop connoté positivement... ajoute quelques éléments : attentes, galères, aéroports, hôtels... et l'image est déja plus juste. C'est beaucoup moins idyllique que ce qu'on imagine. On passe plus de temps dans les avions et les aéroports que dans les clubs... On visite rarement toutes ces villes exotiques dans lesquels on joue. On se couche tard et se lève tôt pour attraper un vol. Et il y a des bonnes soirées et des soirées moins bonnes. Mais tout ça en vaut la peine. Et dans les point positifs, tu peux rajouter : les rencontres. Il y a des vraies rencontres avec les gens en général, et aussi avec des personnes en particulier. C'est assez drôle quand on y pense, on réalise qu'on a des potes aux quatres coins de la planete. Des gens qu'on n'a vu que trois ou quatre fois, mais avec qui le courant est passé tout de suite. Evidemment les clichés sont nombreux, et le public imagine souvent le dj entouré de bimbos, passant son temps a se droguer et a faire la fête. En réalité, il y a tellement de choses a gérer pendant un dj-set, que bimbos ou pas, je ne les vois pas... Quant aux drogues... C'est vrai qu'il y en a beaucoup au sein de la communauté des dj's. Moi je suis très clair la dessus : jamais entre les repas :-)
Quant aux disquaires, j'y vais une fois par semaine, je fréquente deux ou trois disquaires réguliers à Paris, en plus du temps qu'on passe a chercher des nouveaux disques sur internet, du temps qu'on passe à enregistrer les vinyles... Je fais aussi beaucoup de re-edit de morceaux pour les jouer en club.
Après l'explosion de la deep-house à la fin des années 90, le soufflé est retombé, le son s'est un peu durci?
Effectivement. La musique électronique a connu un succès populaire, les majors ont investi... et quand elles se sont rendu compte qu'elles ne récupéraient pas leur mise (des contrats faramineux et hors proportions ont été signés avec certains artistes), elles ont complètement abandonné ce style de musique. Il faut dire que cela imposait aussi un peu plus de travail de leur part, le grand public ne s'étant habitué que récemment à ce son, elles se sont donc retournées vers des musiques plus faciles à travailler : le rock et le r'n'b, les gens en entendent depuis des années à la radio, c'est forcement plus commode à vendre. Parallèlement, la house et la techno, qui ont toujours été des musiques marginales (et marginalisées) sont retournées vers les sons originels : on a connu un vrai revival de l'acid-house. Le son français ne s'était pas renouvelé, et une vague de producteurs allemands a imposé un son nouveau (minimal), aidé par de nouveaux logiciels et de nouveaux outils technologiques.
Et du coup on a l'impression que certains dj's parisiens très connus ont un peu "disparu". Est-ce plus difficile de trouver des dates? De se renouveller?
C'est vrai, surtout si on n'a pas adhéré à ce mouvement minimal ou électro-clash. Personellement je n'aime ni l'un ni l'autre, et je ne crois pas que l'avenir de cette musique soit dans le rock. Les rockers ont détesté et craché sur la house dès le début, je me souviens d'articles très virulents de la part de certains journalistes qui encensent maintenant les productions électroniques. Pour moi, la house et la techno sont les musiques issues du funk et du disco, et sans faire de racisme musical, ce sont tout simplement les musiques noires apparues a la fin des années 80. On reviendra sûrement à une house plus acoustique qu'elle ne l'est en ce moment, c'est sûr. Mais peu importe de toutes façons que ça sonne électronique ou acoustique, que ça soit un son plus dur ou plus cool... l'important pour moi - et c'est très subjectif - c'est le groove. Et c'est ce qui fait que je n'adhère pas au rock et à ses dérivés.
Et la suite: un nouvel album, c'est pour quand? Faut-il s'attendre à un Newcomer 2 ou à quelquechose de très différent?
Bon, comme c'est parti, l'album devrait sortir... en 2052! Pas de panique... En tout cas, ce sera différent, mais ça me ressemblera... donc, ce ne sera pas si éloigné que ça de Newcomer, que je ne veux surtout pas refaire. Il y en a un avant-goût sur la compilation, avec le titre funk All we ever have. Et pour ceux qui attendent encore un truc purement jazzy-house, je leur conseille juste... d'essayer autre chose! Parce que même si le marché du disque n'est pas en bonne santé, même si la musique électronique est envahie par des guitaristes chevelus qui se découvrent des affinités avec les machines, et par des clowns qui viennent rafler la mise en faisant de la musique avec un doigt, il y a encore beaucoup, beaucoup de bons disques qui sortent toutes les semaines. Il suffit de chercher un peu.
Prochaines dates:
- 12/03/2006 Le Tryptique (Paris)
- 17/03/2006 Le Club (Lille)
- 18/03/2006 Salle Odesia (Tours)
- 27/03/2006 Cabaret sauvage (Paris) 
Propos recueillis par Olivier Sibille
Aller plus loin (liens) :
Site officiel
Chronique de la compilation My Playlist
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