Lo Cor de la plana
"Pour une Occitanie vivante!"
Autour de la sortie de Tan Deman, deuxième album de Cor de la Plana, chœur marseillais du quartier de la Plaine, rencontre avec Manu Théron, qui présente notamment l’action de la Compagnie du Lamparo. Cette association qui co-produit le disque met également en place une politique importante de collectage des pratiques populaires occitanes de la région de Marseille. En attendant le centre de ressources permettant l’accès libre à tout ce matériau, Manu Théron fait l’état des rapports entre les institutions et la culture occitane…
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Lo Cor de la plana
: « "Si en Afrique quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle, c’est la même chose en Europe". »
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L’album Tan deman est co-produit par Buda Musique et par la Compagnie du Lamparo, votre association à Marseille, quels sont ses objectifs exactement ?
Au départ, la compagnie est née d’une volonté à la Plaine de se rassembler autour du chant occitan et du chant collectif. Nous faisions à l’époque des ateliers de transmission pour la somme modique d’un euro par an. C’est un répertoire populaire dont on allait pas faire payer l’apprentissage, évidemment. Parallèlement, on a envoyé sur le terrain Manuel Barthélémy (l’un des chanteurs du groupe, ndr) collecter auprès des anciens toute une littérature orale. Les histoires de quartier, la petite histoire de la grande Histoire, l’ensemble des pratiques culinaires, les blagues, les sports, bref, toutes les pratiques sociales qui unissent les gens et les identifient comme appartenant à une civilisation donnée, occitane, en ce qui nous concerne. Notre projet est d’aller chercher l’ensemble des pratiques qui continuent à exister par d’autres formes d’existence que la langue (qui s’éteint) : le sport, les boules, la pêche... Il reste quand même des anciens qui ont conservé à la fois la langue et les pratiques, mais ces gens vont mourir d’ici 4/5 ans. C’est très important de donner une chance aux futurs détenteurs d’une culture populaire de savoir que ces cultures ont autre chose qu’une chose qu’une existence spontanée, elles ont aussi une histoire. Si en Afrique quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle, c’est la même chose en Europe. La même chose en tous cas, chez des gens où la culture livresque n’est pas l’essentiel du fond culturel et de la pratique culturelle.
Est ce que l’appellation « musique traditionnelle » signifie quelque chose pour vous ?
Le seul endroit où il y a une vraie tradition de la transmission de la musique, en France, c’est le conservatoire. De notre point de vue, ce qui est vraiment traditionnel, c’est finalement une pérennisation de pratiques. La tradition ne veut rien dire, mais ce qui veut dire quelque chose, c’est la volonté de dire « tradition ». En fait, on veut dire filiation, transmission d’un patrimoine non-écrit. Quand on parle de musiques traditionnelles en Europe, on parle souvent de folk. Dans les années 70, on reprend des airs de musique populaires anciennes pour en faire un fantasme d’invention de ce qu’aurait pu être la musique traditionnelle. On n’a jamais vraiment souscrit à cette mouvance, parce que c’est un fantasme qui ne cherche qu’à retranscrire, qui ne cherche pas à vivre.
Mais j’imagine qu’il y a une interpénétration entre l’action de la compagnie, les témoignages collectés, et les textes de Lo Cor de la Plana ?
On emprunte beaucoup de choses, des rythmes au Maghreb, par exemple, (on les rendra, c’est promis). Mais par contre on a créé nous-mêmes certaines choses qui nous sont très chères et inspirées effectivement du collectage. Dans le processus de création, il ne peut pas y avoir de calque ou de superposition. Il faut que les choses se fassent spontanément et il faut accepter que ça peut prendre des années. C’est pour cette raison qu’on a mis trois ans à faire ce disque-là. On voulait vraiment que les influences qu’on essaie de faire jaillir ne s’appliquent pas les unes aux autres comme si elles étaient forcément compatibles. D’ailleurs, on s’amuse souvent à mettre en lumière les incompatibilités.
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Lo Cor de la plana
: « "Notre musique n’est pas un acte de résistance ou de combat, c’est un acte de création" »
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Vous pensez faire une musique de survie, au niveau de la langue par exemple, ou absolument pas ?
Absolument pas. Notre musique n’est pas un acte de résistance ou de combat, c’est un acte de création. Et c’est sur la création qu’on fait reposer ce disque, ce répertoire et notre engagement. C’est pas un acte qui se pose pour ou contre, c’est une musique d’abord dans la recherche et l’invention d’elle-même.
Comment faites vous justement pour vous appuyer sur les emprunts qui sont faits, comment réussissez vous à tout mêler, à tout concilier, sans trahir quoi que ce soit ?
Je pense qu’il faut laisser aux influences le temps de mûrir dans une personne, le temps qu’elles resurgissent sans aucune traçabilité ou visibilité sur ce qui s’est passé auparavant. On joue du bendir, parce que c’est un instrument qu’on s’est complètement approprié, petit à petit, en dépassant complètement les rythmes de base du bendir maghrébin. Mais cela c’est fait après trois ou quatre années de fréquentation et de familiarité avec cet instrument. Elles n’auraient jamais pu surgir en deux mois. Je pense que c’est vraiment important : on accepte cette temporalité qui est autre. Ce n’est pas la temporalité des musiques savantes, ou la temporalité des musiques de commercialisation de masse. Nous avons un autre système de pensée musicale et de pensée de la musique, on est dans quelque chose qui prend en compte le temps de l’humain, et qui essaye de prendre en compte les occasions qui laissent à la musique une place.
Vous vous sentez proches d’un monsieur comme Erik Marchand, qui travaille au collectage, à la diffusion des musiques populaires bretonnes, par exemple ?
Ce qui nous rassemble est aussi ce qui nous divise. Le collectage est une activité extrêmement pratiquée par les artistes, en Bretagne, effectivement, mais aussi dans toutes les régions de France, en Poitou-Charentes, dans toutes les régions occitanes Limousin, Auvergne, Aquitaine, Languedoc Roussillon, Rhône Alpes, PACA…Le collectage est devenu depuis les années 60 la seconde occupation des musiciens qui s’intéressent aux musiques d’expression locale. On rejoint à ce titre Erik Marchand, de la même façon qu’on rejoint Jean Baudouin en Aquitaine, Pierre Boissières dans le Gers, Patrick Mazelier en Rhône Alpes, Laurent Haudemar en Languedoc Roussillon, Olivier Durif en Limousin. C’est très important car ce n’a pas été fait avant. La Phonothèque Nationale, dans les années 30, avec le Musée de l’homme ont envoyé des missions en France et dans les colonies pour enregistrer à la volée des paysans, des travailleurs, des colonisés, etc. Pas forcément dans le but de constituer une étude de ces musiques, plutôt dans la volonté de l’époque qui était de représenter de façon un peu ludique et totalement méprisante le tableau d’une puissance coloniale. Nous étions classés dans ce registre-là puisque à la Phonothèque Nationale ces enregistrements étaient conservés tous ensemble : colonies et provinces. Après , dans les années 60/ 70 il y a eu toute une phase de reprise en main. Les Corses ont menacé de mettre une bombe au Musée des Arts et Traditions Populaires. Le lendemain ils récupéraient l’ensemble de ce qui avait été enregistré par la Phonothèque Nationale à l’université de Corte. Nous on n’est pas allé aussi loin, je le regrette et nos enregistrements sont très peu nombreux et très mal conservés au musée des ATP. Finalement, ce sont des gens de la société civile, et pas les gens qui étaient payés pour cela, qui ont fait réellement ce travail de fourmi. Village après village, canton après canton. Moi maintenant mon envie serait de regrouper tout ce travail en un fonds disponible sur internet.
Au sein de la Cie du lamparo, on peut aller écouter le collectage sur place ou pas ?
Pour l’instant non, on attend que les fichiers aient été traités de façon cohérente. Le public qui vient nous voir est principalement intéressé par le chant, ce qui restreint un peu le public, mais la constitution du fichier donnera lieu à la création d’un centre de ressources, prévu l’an prochain. Jusqu’à présent les documents collectés sont uniquement accessibles aux chercheurs ou aux étudiants. Or, sur du patrimoine immatériel, tu peux avoir la fille du gars qui a entendu dire qu’on a enregistré son grand père qui a envie de venir écouter. Mais cela peut être un chanteur aussi. L’accès à ces choses-là est trop souvent restreint. Je pense qu’il faut diffuser le savoir sans avoir peur, sinon cela crée de la frustration et de l’ignorance. Il faut inclure les savoirs populaires dans le savoir, les cultures populaires dans la culture. Voilà.
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Lo Cor de la plana
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« Au niveau national, les institutions sont complètement hermétiques (...) Ils traitent d’une chose vivante comme si elle était morte, et c’est là qu’ils se trompent »
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Et aujourd’hui vous pensez qu’au niveau des autorités administratives, une écoute est possible pour ce projet ?
Non absolument pas. Auprès des institutions locales, il y a une certaine écoute. Ce sont des gens d’ici, ils réalisent qu’ils ne peuvent pas enterrer tout ça d’un coup de pioche, ils donnent donc des aides et sont présents à divers titres, mais sans politique affirmée par rapport à ces expressions culturelles. Curieusement c’est l’Europe, qui est le plus sensible à ce genre de dossiers, et qui soutient les gens qui font ce travail. Au niveau national, les institutions sont complètement hermétiques, et sont encore dans des postures des années 40. Pour eux la culture occitane, c’est du régionalisme, c’est à dire un espèce de nationalisme à l’échelle d’une région. Or, ce n'est pas du régionalisme au sens où ils l’entendent, eux. Ils traitent d’une chose vivante comme si elle était morte, et c’est là qu’ils se trompent.
Mais là, il y a quand même une bataille, non ?
Non, c’est plutôt…une scène de ménage. C’est un interlocuteur avec lequel on est marié de force depuis maintenant plus de 200 ans. Oui, on a cassé la vaisselle, oui, on a renversé les placards, de part et d’autre le divorce n’est pas souhaitable, mais maintenant, il s’agit de pas donner n’importe quoi aux enfants. Il s’agit pas ne pas tout dilapider maintenant et que les enfants n’aient plus rien.
En concert :
Le 26 mai à 18h à Gardanne (13)
Le 2 juin à la Fête de l’Huma de Toulouse
Le 12 juillet à Béziers, Festa d’oc, Allées Paul Riquet
Le 21 juillet à Rodez, Estivada
Le 27 juillet au Puy en Velay, Les Nuits basaltiques, Centre Pierre Cardinal
Toutes les dates : www.budamusique.com 
Propos recueillis par Eglantine Chabasseur
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