Mano Solo
"Les musiciens vont bientôt vendre des sonneries de portable"
Pour sortir son nouvel album, In the garden, Mano Solo s’est passé de maison de disque. Il a préféré Internet. L’idée ? Depuis le 18 septembre dernier, il a progressivement mis en ligne ses nouveaux morceaux sur son site web, accessibles aux internautes contre quelques euros. Ceux-ci ont ainsi “pré-acheté” l’album. Et l’argent récolté lui a permis de produire et imprimer le disque, dont la sortie est prévue en mars. Les internautes souscripteurs en recevront, bien sûr, un exemplaire. Pour en savoir un peu plus sur sa démarche, musiQualité a rencontré le musicien. Polémique, convaincu, son discours est un foisonnement d’idées, parfois contradictoires, mais qui donnent à réfléchir. Attention, débat.
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propos recueillis par Aena Léo | le 06/02/2007 |
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Mano Solo
: « Si le public veut soutenir les groupes, il doit comprendre que les disques ne font pas vivre uniquement les musiciens, mais toute une chaîne de personnes grâce à qui naissent les albums. Et que le téléchargement menace. »
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Aena Léo |
Bonjour, nous sommes musiQualité, un webzine indépendant…
Indépendant ? Et voilà, encore une étiquette qu’on colle à tort et à travers ! Indépendant de quoi ? Tout le monde proclame son appartenance à une petite chapelle, mais c’est tellement réducteur !
Euh… c’est pas faux, mais j’ai surtout dit “indépendant”… histoire de dire quelque chose. J’aurai aussi bien pu dire musical. Ou coloré, brillant, génial…
Ouais, d’accord.
Pour revenir à ton projet : Tu as choisi de vendre ton album sur le net pour passer un message. Crains-tu qu’à cause du téléchargement et de la baisse des ventes de disques, la survie de certains groupes soit menacée ?
Oui. Non. En fait, je crains surtout que les musiciens ne deviennent des produits d’appel pour vendre des sonneries de téléphone portable, des I-Pod et des services Internet. Ce marché est en train de remplacer la vente de disques, condamnée à chuter puisqu’on trouve tout gratuitement sur Internet en trois clics. Et essentiellement des gros tubes.
Oui enfin, il y a quand même des internautes qui vont chercher sur le web des morceaux qu’ils ne trouvent plus en magasins.
Ce sont une petite minorité de passionnés, qui prennent le temps de fouiller la toile à la recherche de perles. Mais la plupart y vont pour télécharger des titres massivement, et en quelques secondes. Ils cherchent la rapidité. Je le vois sur mon site. Les internautes y passent en moyenne 6 à 9 minutes, et ce sont des fans ! Pour les autres, c’est encore moins. Le net, c’est le facile et le rapide. Pas étonnant, dès lors, qu’on n’y découvre pas de nouveaux talents. Il ne peut pas remplacer toute la richesse et diversité de la chaîne de distribution musicale traditionnelle.
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Mano Solo
: « Prenons l’exemple des webradios. On peut y réécouter les émissions et morceaux à volonté, mais l’artiste n’est pas payé à chaque diffusion. C’est impossible ! Et c’est la fin droits d’auteur, ni plus ni moins. »
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Tu es plutôt pessimiste.
Non, j’adore Internet ! Seulement, je me questionne : comment je paie mes impôts si on télécharge mes albums ? Le statut des groupes qui diffuseraient leurs titres uniquement sur Internet pose problème. Si le public veut les soutenir, il doit comprendre que l’objet disque ne fait pas vivre uniquement les musiciens, mais toute une chaîne de personnes grâce à qui naissent les albums. Les techniciens, monteurs, les gens de la pub, etc. On parle des chômeurs des usines qui délocalisent. Mais personne ne parle des licenciés des maisons de disque : c’est à cause des gens qui n’achètent plus de CD !
Ce ne sont pas les seuls responsables de la crise du disque !
Ils le sont en grande partie. Certains internautes me disent : « Mano, j’ai téléchargé ton album gratos, mais je veux t’envoyer 15 euros à toi directement, je ne veux rien donner à la maison de disque ». Je refuse ! Je leur explique que l’album ne naît pas uniquement grâce à moi, c’est un objet collectif.
Beaucoup de jeunes voient les maisons de disque comme les grands méchants capitalistes qui s’engraissent sur les artistes, en somme.
Oui. Mais c’est faux. Il y a tous les intermittents qui vivent grâce à elles aussi. Les internautes qui prennent ce prétexte pour télécharger gratos ne sont que des opportunistes. Ça les arrange bien de ce dire qu’ils ne font de mal à personne. C’est très irresponsable.
En même temps, l’un des atouts d’Internet est de changer la relation entre un artiste et son public. Sur ton site par exemple, les fans peuvent commenter tes morceaux. S’ils te disent qu’ils en détestent un, il y a des chances que tu le modifie, non ? Ils deviennent acteurs de la production eux aussi.
Non. Ça reste minoritaire là encore.
Il est trop tôt pour savoir à quoi ressemblera le net de demain. Il y a plusieurs modèles économiques, téléchargement gratuit, payant, peer-to-peer… Ne penses-tu pas que ce foisonnement de modèles ressemble aux débuts de la radio ? Après les années 80, où les stations pirates se multipliaient, le paysage s’est trouvé dominé par quelques grandes radios seulement, RTL, Fun Radio, NRJ et Radio France…
Oui, c’est tout à fait comparable. Dans quelques années, les maisons de disque auront récupéré tous les sites de téléchargement, gratuits ou pas. Elles vont continuer à produire des artistes, mais il n’y aura plus de ventes en magasin. Quant aux droits d’auteur, ils vont disparaître.
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Mano Solo
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« J'ai proposé à mes internautes qu’on fasse un album ensemble, et qu’ils me proposent des morceaux mettant en musique des paroles de mon livre, Je suis là, sorti en 1996. On a déjà enregistré deux titres. »
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Pourquoi ?
Prenons l’exemple des webradios. On peut y réécouter les émissions et morceaux à volonté, mais l’artiste n’est pas payé à chaque diffusion. C’est impossible ! Et c’est la fin droits d’auteur, ni plus ni moins.
Peux-tu nous expliquer comment tu as pu financer ton album grâce au net ?
Contre 17 euros, les gens ont pu y « préacheter » l’album. Grâce à un login, ils ont ainsi eu accès aux écoutes des premiers mixes, mais aussi à des vidéos de ma carrière, des dessins, etc. Leurs contributions m’ont permis de produire l’album.
Comment ta maison de disque, Warner Music, a-t-elle pris que tu finances ton album en se passant d’elle ?
Je pense qu’ils ne sont même pas aller voir mon site ! Mon contrat avec eux est fini de toute façon. J’ai refusé de le renouveler car le budget promo qu’ils me proposaient était ridicule. Or, la promo, c’est bien le principal intérêt d’une maison de disque. Monter et imprimer un album, n’importe qui peut le faire depuis un PC maintenant. De plus, quand j’ai proposé au patron de monter une chaîne musicale sur le net qui ne présenterait que les artistes Warner pour tenter de parer à la chute des ventes, il m’a envoyé paître. C’est dommage pour eux. C’était un excellent moyen de créer des rendez-vous avec les internautes lassés des MTV et compagnie !
Connais-tu Sellaband ? C’est un site participatif où les internautes, après avoir écouté leurs morceaux en ligne, envoie 8 euros au groupe de leur choix. Ce dernier, après quelques mois, a ensuite assez d’argent pour imprimer son album. Et les internautes qui lui ont donné de l’argent toucheront un petit pourcentage sur les ventes. Plutôt malin, non?
C’est intéressant. Mais l’idée de partage des bénéfices me gêne. J’y vois un communisme imposé. Pourquoi tout le monde devrait être payé au prorata de son investissement ? Chacun sa part, c’est bien joli mais ça de fonctionne pas comme ça dans la vraie vie. L’égoïsme est plutôt la règle...
Alors tu ne crois pas à l’esprit communautaire du web ?
Non. Les communautés du web sont surtout des lieux de baratin et papotage. Les internautes y vont pour donner leur avis, s’entendre parler et se faire caresser dans le sens du poil. Regarde les blogs !
Tu ne conçois donc pas Internet comme un outils de communication ?
Non ! Où est l’interaction sur le web ? On parle beaucoup de soi mais dans le fond, on échange peu. Même sur les forums.
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Mano Solo
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« J'utilise d'abord mon site comme un outil fédérateur. Par exemple, pour mettre en relation des petits groupes qui peuvent ainsi échanger des dates de concerts dans leur région. »
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Sur ton site, il y a pourtant de la communication, tes fans te laissent des messages !
C’est vrai. Je leur ai même proposé qu’on fasse un album ensemble, qu’ils me proposent des morceaux mettant en musique des paroles de mon livre, Je suis là, sorti en 1996. On a déjà enregistré deux titres. Mais je n’ai pas eu non plus des milliers de propositions. Plutôt une trentaine. Et ce sont toujours les mêmes qui participent, je les connais tous. Ils ont même organisé une fête surprise pour mon anniversaire, dans un bar ! Le plus bel anniversaire de ma vie. Ça illustre mon usage d’Internet : je m’en sers avant tout comme d’un outil fédérateur.
C’est-à-dire ?
Pour se marrer ensemble ! Parfois, j’y lance des idées stupides, comme celle des Zormons. Ce sont des personnages un peu spéciaux que j’ai inventés, comme ça. Ils ont un mode de vie particulier, un langage… Un jour, j’ai lancé sur le site un appel au rassemblement de tous les zormons, à Paris. On s’est retrouvé une trentaine, défilant en zormons comme des cons… Plus sérieusement, je me sers aussi de mon site pour mettre en relation des artistes, notamment des petits groupes de différents coins de France, qui peuvent échanger des dates de concerts dans leurs régions.
Parlons de ton nouvel album. Il n’y a que des textes nouveaux ?
Oui. Il y a un an, je me suis trouvé en panique. Je me disais : “le meilleur est derrière toi, tu ne feras jamais rien de mieux”. J’ai commencé à travailler dans cet état d’angoisse. Je me sentais démunis. C’est terrible, pour un mec prétentieux comme moi, de se sentir démuni. C’était la première fois de ma carrière que je traversais un tel doute. Et puis, l’album précédent se vendait mal, ce qui avait tendance à m’énerver. C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai compris que mes fans commençaient à décrocher, non pas de ma musique, mais du disque comme objet. Puis j’ai commencé à jouer de la guitare, à bricoler, j’ai beaucoup réfléchi sur moi. Et l’album est venu, je ne sais pas trop comment. J’ai réussi à gérer ma panique en l’insufflant dans les morceaux.
Pour finir, peux tu nous dire comment est né le titre Aimer d’amour, l’un des plus personnels de l’album ?
Je l’ai écrit après une engueulade avec ma copine. Je me suis rendu compte qu’aimer vraiment quelqu’un est loin d’être facile. J’en ai fait qu’à ma tête pendant des années. Je traçais mon chemin. Tout d’un coup, je me suis retrouvé avec quelqu’un. J’ai dû penser à deux. Je suis très heureux, mais ça a été violent pour moi. J’ai compris qu’aimer d’amour n’est pas donné à tout le monde, ça demande un effort quotidien, une générosité loin d’être évidente. Finalement, aimer quelqu’un d’amour est infiniment plus difficile que de le mépriser. 
Propos recueillis par Aena Léo
Aller plus loin (liens) :
Le site de Mano Solo
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