Pierre Lapointe
"L'étrange forêt de M. Lapointe"
C'est déjà un carton au Québec, et il débarque en France cette semaine. La forêt des mal-aimés, deuxième album de Pierre Lapointe, est un joli mixte de chanson-rock perlée d'électro, d'airs bien sentis et de poésie étrange. MusiQualité a craqué sur ce Québécois de 25 ans seulement, qui bouscule la chanson avec ses rimes mélancoliques, son univers décalé à la Tim Burton et son humour implacable. Rencontre.
|
propos recueillis par Aena Léo | le 12/09/2006 |
|
|
Pierre Lapointe
: « Tim Burton et Ed Wood m`ont beaucoup influencé »
Photo ©
DR |
Le personnage que tu as construit sur scène est très sûr de lui, un peu arrogant et très imbu de lui-même. Rien à voir avec le Pierre Lapointe de tous les jours. Est-il ton mister Hyde ?
Oui, c'est vrai ! C'est un peu mon double en négatif. Je l'ai inventé à mes débuts car j'étais trop timide pour monter sur scène. Me glisser dans ce personnage m'aidait. Je doutais de ma musique et je me disais que lui, les spectateurs auraient vraiment une raison de le détester. C'était un moyen de défense ! Aujourd'hui, je n’en ai presque plus besoin car monter sur scène m'angoisse moins : je sais que le public apprécie ma musique.
Tu vends plus d'albums que Garou ou Céline Dion au Québec, mais dans l'Hexagone, tu es encore peu connu. Peux-tu décrire en quelques mots La forêt des mal-aimés et ton parcours pour nos lecteurs ?
Je compose des mélodies depuis très jeune. Mais j'ai mis longtemps à oser mettre des mots sur ces airs. Peut-être parce que dans ma tête je ne faisais pas de la musique, mais des arts visuels. Je construis mes mélodies de la même façon qu'un peintre ou un metteur en scène travaille. Je les ai beaucoup étudiée. La chanson s'est imposée un peu par hasard : j'ai tenté un concours de chanson, puis deux, qui ont marché. Mais je n'étais toujours pas sûr de vouloir faire de la musique : je ne voulais pas m'enfermer dans un art, je voulais faire du théâtre, de la mode... Puis, quand on a monté le spectacle de la La Forêt des mal-aimés, je me suis retrouvé metteur en scène, directeur artistique... Je me suis entouré d'une équipe de photographe, créateurs, sur qui je me repose. Et c'est ce qui fait que je me sens bien dans la musique, et que j'y suis resté. Grâce à la scène, elle me permet de toucher à tout.
|
Pierre Lapointe
: « Je suis une éponge. J'ulitise mon hypersensibilité pour insuffler de l'émotion à mes mélodies. »
Photo ©
DR |
Ton album évoque énormément d'images, mais tout le monde n'y voit pas les mêmes. MusiQualité, par exemple, a rencontré dans ta Forêt des mal-aimés, Edouard aux mains d'argent, Ed Wood et un nain de jardin géant. Et dans la tienne, de forêt, tu croises qui ?
Bien vu ! On y croise tous ces gens-là, beaucoup d'autres, et aussi soi-même : on a tous eu un sentiment de rejet à un moment de sa vie. On est tous un peu mal-aimé. Tim Burton (Edouard aux mains d'argents) et Ed Wood sont des réalisateurs qui m'ont beaucoup influencé. Leur univers est assez étrange pour qu'on s'y sente à la fois bien et mal à l'aise, il attire et repousse. C'est très troublant. J'ai essayé de recréer cette atmosphère sur scène. Elle provoque chez les spectateurs une mélancolie dans laquelle ils se sentent bien, mais qui les fait souffrir également... C’est l'ambiguïté du bien-être/mal-être qui est, finalement, celle de la vie. Et les personnages de mes chansons sont tous un peu tordus et extrêmes.
Pourquoi avoir choisi la forêt pour illustrer cet album ? Qu'est-ce qui t'as inspiré ce décor ?
La forêt est née d'une maquette que j'avais créée, comme ça, avant la sortie de mon premier album. J'ai voulu en tirer quelque chose et j'ai commencé à écrire des chansons autour. Et La forêt des mal-aimée est née : je l'ai écrit très vite, dans un sentiment d'urgence, après la sortie de mon premier disque. J'avais un rythme de folie à l’époque, je montais sur scène quatre fois par semaine, j'étais très sollicité... Je me suis réfugié dans l'écriture pour m'échapper de cette frénésie. Résultat : quatre mois seulement après la sortie du premier album, je suis parti en tournée avec La forêt du mal-aimé, un spectacle qui n'avait rien à voir. C'était risqué !
Après ton premier album, tu as gagné énormément de prix au Canada. A seulement 25 ans... Ce n'est pas angoissant ?
Au début, oui. Mais ça m'a surtout donné confiance en moi. J'ai moins peur de suivre mes intuitions. Et grâce à ces prix, on me suit plus facilement : pour un créateur, c'est une chance incroyable. Quand je suis arrivé avec La forêt des mal-aimés, beaucoup m'ont dit : c'est trop décalé, trop sombre, les cordes ne marcheront pas, le public ne suivra pas... Mais l'album fut numéro un des ventes la première semaine ! Je ne supporte pas ce milieu musical qui est persuadé qu'il faut faire de la soupe pop et consensuelle pour que ça marche. C'est prendre les gens pour des cons. Je suis content d'avoir prouvé qu'on peut avoir un succès commercial et populaire sans suivre les prétendues « recettes du succès ». On peut écrire des choses complexes et faire réagir les gens. Et ils aiment.
|
Pierre Lapointe
:
« Jean Cocteau écrivait, peignait, dessinait... C'est l'exemple d'une carrière complète. »
Photo ©
DR |
C'est la force de ton album. Il saisit, bouscule par le trop plein d'émotions qui se dégage de tes titres. Même des morceaux sans parole... Comment fais-tu ?
J'ai beaucoup de mal à gérer les émotions, que ce soit face à une rencontre ou un objet. Je suis assez vulnérable. Un jour, j'ai décidé de ne plus me laisser assommer par cette hypersensibilité. Je me suis dit : qu'est-ce qui me met dans cet état-là? J'ai écouté en boucle les chansons qui me bouleversaient également, comme certaines de Diane Dufresne, pour comprendre, mettre le doigt sur ce qui fait que la musique devient émotion. Je m'inspire de tout, des pubs, de la mode... Je suis une éponge. C'est un travail très physique, que j'ai intégré à ma manière de composer.
Tu t'inspires beaucoup des arts visuels. Quels sont les films ou oeuvres t'inspirent ?
Mes sources d'inspiration sont très nombreuses, de Radiohead , Björk, les Beastie Boys, Gainsbourg , Barbara aux Dadaïstes du début du XXème. J'aime l'idée de culture de masse, c'est-à-dire, l'envie que la culture soit pour tous, qu'elle pénètre tous les foyers. Quand j'écris une chanson, je garde ça en tête : j'ai envie que l'émotion soit accessible à tous, et pas seulement à une soi-disant élite intellectuelle. Je pense aux peintures de Kandinsky : il part d'un mouvement physique pour peindre ses toiles abstraites. Quand on les regarde, on sent le mouvement, et pourtant, il n'a pas dessiné un personnage qui saute en l'air. C'est plus subtil. J'essaie de faire la même chose en chanson. Je décris une mélancolie. Les spectateurs la captent, sans savoir vraiment d'où elle vient. Ce n'est pas l'essentiel.
Et en chanson ?
J'admire Beck . C'est un véritable artiste pop pour moi. Il mélange plusieurs éléments, et ça colle. Son style se rapproche plus du pop art en peinture que ne n'importe quoi d'autre.
|
Pierre Lapointe
:
« ... »
Photo ©
DR |
Pour finir, un petit questionnaire inspiré de l'émission de Bernard Pivot...
Si tu pouvais être un personnage célèbre, qui serais-tu ?
Un mélange de Matthew Browning et de Jean Cocteau. Ce dernier était très critiqué à l'époque. Il dessinait, écrivait, peignait... On disait qu'il touchait à tout sans rien faire. Même si aujourd'hui il est reconnu, la France a du mal à apprécier les artistes qui ne rentrent pas dans une case. Mais pour moi, c'est l'exemple parfait d'une carrière complète.
Quel est ton mot préféré ?
Mort. Car il rappelle que la vie est éphémère !
Le mot que tu détestes ?
Obligation.
Si tu arrives aux portes du Paradis, que Dieu existe et t'y attend, que lui dirais-tu ?
Enchanté. J'suis mort, alors j'm'en fous après tout !
La forêt des mal-aimés, sortie le 12 septembre 2006 chez Audiogram. 
Propos recueillis par Aena Léo
Aller plus loin (liens) :
Le site officiel
Le compte-rendu du concert de Pierre Lapointe au Café de la Danse
Ecoutez ici
|