CD/Disque
PJ Harvey "White chalk"
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    Impossible, en découvrant White chalk, de ne pas se rappeler avec émotion tout le chemin parcouru par PJ Harvey depuis Dry – l’époque des queues de cheval, celle des robes du soir, celle des T-shirts au-dessus du nombril, tout ça. Car au fil de ses métamorphoses, jamais PJ Harvey n’avait autant surpris ; toujours, elle avait avec elle sa guitare électrique et cette voix roulant avec puissance de graves en aigus au bord de la folie. Attention, ici voix presque tout en retenue dans un contexte feutré. Fiez-vous à la pochette.
PJ Harvey, c’est une amie. Ces quinze dernières années, on a pleuré avec elle, hurlé à la mort, envahi la Hongrie, arrosé l’espoir avant de le démembrer et de jeter les morceaux de son squelette aux chiens pelés du désert. Toutes les variations de nos tortures personnelles trouvent leur exacte expression dans les distorsions de sa voix, les explosions d’électricité sous ses doigts. PJ Harvey ramasse nos rages, nos désespoirs, nos frustrations, la dépouille gluante de nos euphories dégonflées, et elle les recycle en bruit et fureur de la plus grande beauté. Peu d’amis vous convertissent les cafards avec le talent de Polly Jean. Combien de fois Big exit a-t-il changé nos larmes en poings ? Combien de fois The River a-t-il changé nos nœuds de gorge en larmes libératrices ? Et nous aussi, nous nous inquiétons des dispositions morales de PJ Harvey ; ainsi, c’est soulagés et souriants que nous l’avons découverte apaisée dans Stories from the city, stories from the sea au seuil du nouveau millénaire – on entendait alors dire : « Elle va mieux », « Elle est réconciliée avec la vie ». Et c’est avec une certaine inquiétude que nous entendons toute la mélancolie qui se dégage de White chalk. Je dis nous parce que je sais que nous sommes nombreux, nous que PJ Harvey accompagne depuis quinze ans au fil des dents de scie, s’enfonçant avec nous dans des profondeurs où la lumière ne pénètre plus, puis secouant la tête avec nous pour en détacher toute les particules de folie, enfilant des bottes jusqu'aux genoux sous un bikini, les lèvres maquillées de rouge vif, décidée à ce que la vie, sachez-le, ça se passe avec elle – et avec nous.
En neuf albums (sans compter les live et autres démos), jamais PJ Harvey n’est parvenue à décevoir. Dans la foulée, sur ce parcours sans faute, elle a même trouvé le temps d’écrire presque intégralement un fabuleux album pour une autre grande dame : Before the poison, de Marianne Faithfull, sorti la même année que Uh huh her (2004), album rugueux et déglingué aux allures de carnet de croquis. Et elle ne déçoit toujours pas avec un White chalk pourtant déroutant, aux antipodes de son prédécesseur halluciné avec son homogénéité, son instrumentation classique, ses chansons bien polies dont aucune ne secouera une fin de soirée survoltée. Le premier single issu de ce nouvel album, When under ether (2’25, même pas un tant soit peu formaté radio) aurait pu figurer sur Uh huh her ou sur Is this desire, la voix s’étire presque plaintive, le piano et les percussions heurtent leurs rythmes maladifs – sauf que, cette fois, il ne s’agit pas d’une plage de mélancolie entre deux massacres à la guitare électrique : il n’y a tout simplement pas de guitare électrique sur cet album, non, pas une seule note, pas la moindre étincelle. Piano, guitare acoustique, cithare, harpe, violon, harmonica, banjo, la basse et le mellotron passeraient pour des instruments de Star Trek dans le décor. Décor assorti à la belle robe préraphaélite dont PJ s’est vêtue pour la pochette – sans doute par-dessus le soutien-gorge à drapeau américain. Un véritable concept que cet album.
Parce qu’il est inattendu, il nécessite plusieurs écoutes avant que la griffe de PJ Harvey se fasse sentir à travers les moufles de cette instrumentation cotonneuse. Expérimenter, se diversifier sont de bonnes choses et souvent la marque de grands artistes, et passé un premier mouvement de déception (qui n’attend pas au moins une stridence électrique ou vocale en achetant un disque de PJ Harvey ?) on accepte le présupposé d’un album unplugged avec très peu de cris (une fulgurance dans The devil, des aigus très francs s’échappant des chœurs qui clôturent The piano, et enfin un vrai cri bien déchirant à la PJ dans les toutes dernières secondes du dernier titre, The Mountain) et une fois ce présupposé intégré, on perçoit toutes les beautés de cet album. C’est sans doute sur le troisième titre, Grow, grow, grow que l’on reconnaît le mieux l’univers sonore auquel PJ Harvey nous avait habitués. Ensuite, il s’agit de lui faire confiance et de la suivre là où elle a décidé de nous emmener : elle a forcément ses raisons. Les trésors qu’elle nous dévoile au fil des écoutes nous récompensent vite de cette confiance.
Notons enfin que notre amie est encore une fois bien entourée sur cet album, entre le fidèle John Parish et le toujours excellent Jim White (dont on entend d’ailleurs la voix sur Dear darkness) – ainsi que son comparse des Dirty Three, Eric Drew Feldman.
Fanny Chiarello
Island, sortie le 24 septembre 2007
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