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Reportage -
Shannon Wright au Grand Mix de Tourcoing
Shannon Wright au Grand Mix de Tourcoing "Puissance et poils"
Atmosphère électrique pour ce nouveau concert de Shannon Wright au Grand Mix de Tourcoing. La salle n’est pas comble, mais le public est composé en grande partie d’acharnés.
« C’est quoi, le nom du groupe, déjà? me demande une amie. Pilosity? » On glousse bêtement. Shannon Wright arbore en effet une crinière assez remarquable, avec une frange qui ne dévoilera ses yeux, de toute façon toujours clos, que dans ses phases de transe. Quant à ses deux musiciens, ils ne sont que cheveux et barbes. Détails, dites-vous? C’est pourtant extrêmement impressionnant ; le bassiste minéral, en particulier, barbe et cheveux gris jusqu’à la poitrine, les yeux fermés – parfois il semble n’être plus vraiment là, ou alors calcifié (« Il respire encore? » s’enquiert mon amie), et parfois aussi, il se balance lentement tandis que Shannon Wright vient danser, guitare contre basse, une de ces danses viscérales qu’elle ne semble même pas contrôler, et alors on dirait en face d’elle un ralenti de cheveux et de barbe. « On sent bien qu’il y a quelque chose de religieux dans leur manière d’aborder la musique », commente mon amie. C’est particulièrement vrai quand la demoiselle est au piano.
Très Cat Power dans ces moments-là, elle devient plutôt PJ Harvey à la guitare électrique ; elle excelle autant dans les deux registres et fait tout ce qu’elle veut d’une voix si puissante qu’elle peut se permettre de chanter à deux mètres du micro sans qu’on en perde une subtilité. Curieux spectacle aussi intense qu’autiste, que celui de cette femme jouant avec ferveur sans un regard ni un mot pour le public, à l’exception d’un « merci beaucoup » de pure politesse, tournant même volontiers le dos à ses admirateurs transis (piano) ou survoltés (guitare électrique). Mais elle ne s’ennuie pas – et nous non plus. Sur l’époustouflant With closed eyes en particulier, la dame dévoile toute sa virtuosité tandis qu’un brouillard de doigts martèle un rythme dément, et Shannon Wright se trémousse, la guitare chevillée à son petit corps potelé, c’est presque une danse érotique – d’ailleurs la voilà étendue sur le dos, jouant toujours, puis elle se redresse, jouant toujours. Les ruptures de rythme rajoutent encore à la puissance de l’ensemble : quand revient le brouillard de doigts, la salle frémit.
Au premier rang, une jeune femme reste bloquée à ce paroxysme, et jusqu’à la fin du concert elle ne cessera plus de tordre les bras en l’air, soulevant au passage ses cheveux avec une lascivité à peine décente, y compris entre les titres et même après le rappel, quand Shannon Wright joue seule au piano ses chansons les plus douces. La jeune femme ne sort plus de transe, et dans la salle muette, recueillie, nos dos sont secoués de hoquets chaque fois qu’à la limite de notre champ visuel nous voyons se tordre ces bras. Il n’y a plus que le piano et la voix de Shannon Wright, les bras et les cheveux de la jeune femme au premier rang, et nos dos secoués par le rire.