CD/Disque
The Decemberists "The crane wife"
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   The Decemberists, soit un groupe de Portland, Oregon, dont le nom évoque la tentative de coup d’Etat menée à Saint-Pétersbourg en 1825 contre le tsar Alexandre Ier, et dont le quatrième album, sorti au début de l’année, est inspiré d’un conte japonais - le précédent s’appelait Picaresque (genre né en Espagne au XVIe siècle)… Et il est vrai qu’avec les Decemberists, on ne sait plus toujours exactement où l’on est. Mais le plus intéressant dans l’affaire, c’est encore ce qu’ils nous donnent à entendre.
Bien que Colin Meloy, le leader des Decemberists, revendique avant tout son écriture, et bien que ses références se situent en grande partie dans la littérature, et plus précisément la littérature classique, c’est une véritable orgie instrumentale qui se déploie autour de ses phrases : orgue, accordéon, mélodica et violons enveloppent le squelette guitare-basse-batterie avec une grande générosité. On pense parfois aux envolées épiques d’Arcade Fire .
On pense surtout à The trials of Van Occupanther de Midlake , tant musicalement ou par leurs influences que dans le contenu, en particulier quand nos décabristes narrent The crane wife annoncé par le titre de l’album, ce conte atemporel d’un amour tragique qui s’étend ici sur deux titres, dont un double, soit sur une durée totale de plus d’un quart d’heure. Terrible histoire d’un homme pauvre qui recueille une grue blessée et la soigne ; quelques années plus tard, une femme se présente à la porte de notre narrateur, l’épouse et lui propose un deal : on se lance dans le marché de la soie, lui dit-elle, moi je tisse dans la petite pièce du fond, là, mais à la condition que jamais tu ne me regardes travailler. Ok, dit le narrateur. Toute cette soierie devient vite un marché florissant, le narrateur enfin riche en oublie toute considération pour sa femme, qui dépérit dans la pièce du fond. Un jour, il brise sa promesse, pousse la porte de l’atelier et découvre une grue, qui tire la soie de ses propres plumes pour tisser la fortune du ménage. Naturellement, la grue s’envole et le narrateur ne la revoit plus jamais, ni sous cette forme volatile ni sous celle de son épouse à la santé vacillante. Comme vous pouvez le supposer, le groupe nous raconte cette histoire avec un peu plus de pathos que je ne l’ai fait ici, mais les histoires d’amour qui finissent mal, moi, si j’en parle sans ce recul peu élégant que je viens de vous imposer, ça me tire de grandes larmes : je crains que mon clavier ne tienne pas le coup, et j’ai une chronique à finir, là.
Le pathos est entièrement assumé par le groupe, qui cultive aussi sa théâtralité sur le plan visuel. Sur les photos, ils ont parfois l’air des oncles et tantes de qui vous voulez en vacances au camping, mais le plus souvent ils apparaissent costumés, en uniformes de l’armée (j’ai reconnu les tuniques grises des Sudistes mais pas les autres parce que je ne suis pas très calée en machins militaires), mais aussi, au gré de leurs inspirations, en sportifs de série vintage, avec cheerleaders bien sûr, ou en famille bourgeoise des années 50, en arbres, en révolutionnaires communistes, en nouveaux-riches du Far West, en étudiants de Harvard ou que sais-je encore. Tout se joue pour eux dans la représentation, ce que permettent les vues littéraires de Colin Meloy, qui n’a vraiment rien d’un songwriter traditionnel, effondré sur son nombril où résonnent encore l’écho des 33 tours de Nick Drake.
Avec une chanson de 12’26 et une autre de 11’19, formats peu adaptés à la radio et autres supports logiquement convoités par l’industrie du disque, ce nouvel album nous rassure : ce n’est pas parce qu’ils sont désormais signés par Capitol que les Decemberists vont poser les armes ou renoncer à leur liberté artistique. Le premier de ces titres, The island : come and see – the landlord’s daughter – you’ll not feel the drowning (oui, avec ça on ne s’attend pas à un interlude) est une épopée à la King Crimson ; elle est suivie par un tout petit bijou (4’18 quand même), Yankee bayonet (I will be home then) dont la légèreté sautillante et les succulents pa-la-la, sur lesquels Laura Veirs rejoint Colin Meloy, cachent des paroles toujours aussi sombres. Autre sommet du disque, Summersong ose un accordéon aux accents folkloriques sans complexe. Pour ces quelques perles, il ne faut sous aucun prétexte passer à côté de ce grand disque. Jusqu’aux titres à première ouïe les plus anodins recèlent des tas de grains de poivre qui craquent au fil des écoutes. Exquis.
Fanny Chiarello
Capitol, sortie en janvier 2007
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